
Bogdan de Bobigny n'habite pas n'importe où ni ne vit entouré de n'importe quoi.
Si l’on gravissait les trois étages sans ascenseur d’un immeuble haussmannien réhabilité, dont la façade en pierre de taille avait été soigneusement « dépatinée » pour retrouver une rugosité supposément authentique, et si l’on poussait la lourde porte en chêne massif aux ferrures forgées à la main par un artisan du Larzac, on tomberait sans prévenir dans le domaine de Bogdan de Bobigny, que ses amis appelaient affectueusement Bobo. Bobigny, il faut le dire, n’est plus tout à fait ce qu’il était. Les ruelles où flottaient autrefois l’odeur du tissu et les cris des marchandes ont laissé place à des galeries d’art éphémère, des coffee shops à la lumière tamisée et des concept stores où l’on vend des bougies en cire de soja parfumées au « sous-bois après la pluie ». C’est dans ce quartier que Bogdan avait élu domicile, non par hasard, mais par vocation. Il y avait acheté, avec un crédit relais habilement négocié et un apport familial discrètement mobilisé, un appartement où les poutres apparentes, les tomettes craquelées et les murs en chaux respirante formaient un écrin parfait pour son genre de vie.
Il appelait cela son « havre de déconnexion ». Ses amis, plus ironiques, parlaient de « sanctuaire ». Le terme n’était pas immérité.
Dès le seuil franchi, on était accueilli par un porte-manteau en branche d’olivier récupérée sur une plage grecque, un tapis berbère « tissé par des femmes autonomisées » et un petit bol en céramique contenant des graines de lotus destinées à « purifier l’énergie du lieu ». Sur la console, un livre ouvert sur la permaculture, une pile de revues indépendantes consacrées à la décroissance et un diffuseur d’huiles essentielles qui crachotait un nuage discret de cèdre et d’encens. Rien n’était laissé au hasard. Tout avait une histoire, une provenance, une intention. Et c’était précisément cela, le génie de Bogdan : il savait transformer l’ordinaire en mythologie, le confort en aventure, et le quotidien en épopée.
Il ne courait pas le monde. Il n’avait jamais gravi de montagne sans câble d’assistance, ni traversé de désert sans climatisation, ni affronté de bête féroce sans la protection d’un garde forestier diplômé. Mais il racontait tout cela avec une telle conviction, une telle générosité dans le regard, une telle maîtrise des silences dramatiques, que ses auditeurs finissaient par y croire, ou du moins par aimer croire. Bogdan n’était pas un menteur au sens vulgaire du terme. Il était un poète du possible. Il habitait un monde où chaque achat était un acte politique, chaque weekend un rite initiatique, chaque repas une méditation sur la Terre. Et dans ce monde, il régnait en maître incontesté, non par la force, mais par la narration.
par Gabrielle Scouarnec (c'est moi)
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