Le delta du Nil, été 1898.
Il y avait, dans le village de Kafr el-Dawar, une femme qui chantait.
Cela semblait anodin. Les femmes chantaient partout — en pilant le grain, en berçant les enfants, en marchant vers le fleuve avec des jarres sur la tête. Le chant était aussi banal que la poussière, aussi naturel que la crue. Personne n'y prêtait attention.
Mais Nadia Khalil chantait autrement.
Elle chantait comme si le chant était une chose en soi, une fin plutôt qu'un accompagnement. Elle s'arrêtait au milieu d'une tâche pour écouter quelque chose que personne d'autre n'entendait, puis elle chantait — une ligne, une phrase, une mélodie qui n'existait pas encore — et reprenait son travail comme si de rien n'était, légèrement distraite, légèrement absente. Son mari avait cessé de s'en inquiéter. Ses enfants avaient grandi avec cette musique comme avec le bruit du vent dans les roseaux.
Ce qui était moins banal, c'était que les hommes s'arrêtaient pour l'écouter.
Pas les hommes du village — ceux-là la connaissaient depuis l'enfance et l'entendaient sans l'écouter, comme on n'entend plus le muezzin quand on l'a toujours connu. Non, les hommes qui passaient. Les marchands. Les contremaîtres des champs de coton anglais qui longeaient le canal. Un officier égyptien, une fois, qui avait mis pied à terre sans raison apparente et était resté debout dans la poussière pendant le temps d'une chanson avant de remonter sur son cheval sans un mot.
Fatima Khalil, la sœur aînée de Nadia, ne chantait pas.
Fatima travaillait.
C'était l'été le plus chaud depuis vingt ans, disaient les anciens, bien que les anciens dissent cela chaque été. Le coton était haut, la crue attendue, et les hommes du village passaient leurs journées à creuser, réparer, surveiller — l'irrigation ne pardonnait pas l'inattention. Les femmes faisaient le reste, c'est-à-dire à peu près tout ce qui restait à faire.
Fatima était réveillée avant l'aube. Elle pétrissait le pain, allumait le feu, organisait la journée avec la précision d'une personne qui a compris très tôt que le monde ne s'organisait pas de lui-même. Elle avait trois enfants, un mari consciencieux mais lent, une belle-mère qui observait tout et approuvait peu. Elle avait aussi des réserves : du blé dans des jarres scellées à la cire, des lentilles, de l'huile. Elle avait économisé sur les étoffes du marché, réparé ce qui pouvait l'être, refusé les dépenses qui ne servaient à rien.
Nadia avait une robe qu'elle aimait, deux enfants qu'elle adorait, et des économies inexistantes.
La différence entre les deux sœurs était visible, mesurable, et absolument logique selon les critères qui régissaient la vie du delta. Fatima était une femme sérieuse. Nadia était une femme agréable. Ce n'était pas un jugement — c'était un constat, le genre de constat qui détermine ce qu'on vous donne et ce qu'on vous refuse.
En août, Nadia vint frapper à la porte de sa sœur.
Elle avait la même expression qu'à quinze ans quand elle avait cassé la jarre de sa mère — une légèreté embarrassée, le regard légèrement ailleurs, comme si la situation était fâcheuse mais pas tout à fait sérieuse.
Elle avait besoin de grain. Le mois avait été mauvais. Son mari avait eu de la fièvre. Les enfants avaient mangé. Il ne restait rien.
Fatima la fit entrer. Elle mit de l'eau à chauffer. Elle dit : attends.
Elle alla dans la pièce du fond, souleva le couvercle d'une jarre, mesura. Elle rapporta ce qu'elle pouvait donner sans entamer ce dont elle avait besoin pour passer l'automne. Pas tout ce que Nadia espérait, peut-être. Mais quelque chose.
Nadia remercia. Elle avait les yeux brillants — de gratitude ou d'autre chose, difficile à dire. Elle dit : tu chanteras à ma noce si je me remarie. C'était une plaisanterie. Fatima ne rit pas tout à fait.
— Tu aurais dû mettre de côté, dit Fatima. Pas méchamment. Comme une évidence.
Nadia dit : oui. Puis : tu as raison. Puis, après un silence, avec une douceur presque imperceptible : mais si j'avais passé l'été à compter des lentilles, qui aurait chanté ?
Fatima n'avait pas de réponse à cela. Ou plutôt — elle avait la réponse habituelle, la réponse raisonnable, la réponse que tout le monde dans le village aurait donnée : personne, et ça n'aurait manqué à personne.
Mais l'officier s'était arrêté dans la poussière.
Et Fatima, qui n'était pas une femme cruelle, qui était au contraire une femme juste et économe et attentive — Fatima n'avait jamais fait s'arrêter personne.
Elle donna le grain. Elle n'ajouta rien.
L'hiver vint comme il venait toujours, sans prévenir vraiment et sans surprendre non plus. Nadia chanta aux veillées. Les enfants dormaient contre elle. Le grain dura.
Au printemps, un homme de Tantah qui avait entendu parler d'elle fit une proposition : chanter aux fêtes de mariage, les grandes maisons, les familles qui payaient. Ce n'était pas une chose qui se faisait. Ce n'était pas une chose qui ne se faisait pas non plus — les règles étaient floues sur ce point, comme elles l'étaient sur beaucoup de choses concernant les femmes qui avaient des dons que personne ne savait exactement comment nommer.
Nadia en parla à son mari. Son mari haussa les épaules avec la philosophie de quelqu'un dont la fièvre avait duré trois semaines et qui avait réévalué ses certitudes.
Elle accepta.
Fatima l'apprit par la belle-mère, qui le tenait de quelqu'un au marché. Elle resta silencieuse un moment, la main dans la farine.
Elle dit : tant mieux pour elle.
Et c'était vrai. C'était sincère. Et en même temps — en même temps, Fatima resta debout dans sa cuisine bien tenue, ses jarres pleines, ses enfants habillés, son mari rentré à l'heure, et quelque chose en elle qui n'avait pas de nom et qu'elle n'aurait pas su chanter même si elle en avait été capable.