Il est né à Cuevas del Almanzora, dans le royaume de Grenade, aux alentours de 1560 — ce qui signifie qu'il est né dans un monde déjà perdu. La Reconquista avait refermé ses mâchoires depuis soixante-dix ans, et les Morisques survivaient dans l'entre-deux humiliant des convertis suspects, trop arabes pour les chrétiens, trop christianisés pour eux-mêmes. Ses parents furent capturés lors d'une razzia marocaine sur les côtes andalouses, lui avec eux, enfant. On l'emmena à Marrakech. On en fit un page du palais saadien, puis un soldat, puis un officier, puis un général. Ce parcours, qui ressemble à une ascension, fut d'abord une suite d'arrachements.
Judar — hispanisation probable de Yūdar, lui-même adaptation de Judas ou peut-être simple translittération d'un prénom qui cessa d'avoir de l'importance — grandit dans les appartements du Makhzen en apprenant à ne rien posséder. Ni la langue de sa mère qu'il oublia graduellement, ni l'arabe qu'il parla toujours avec un accent qui faisait sourire, ni ce visage clair qui le désignait partout comme étrange. Il devint ce que les cours ottomanes et marocaines savaient produire avec les enfants déracinés : un homme d'une loyauté absolue envers celui qui l'avait formé, précisément parce qu'il n'avait personne d'autre à qui être loyal.
Ahmad al-Mansur le choisit pour cette raison, entre autres.

En octobre 1590, Judar Pacha reçut le commandement d'une expédition sans précédent : traverser le Sahara avec une armée de plusieurs milliers d'hommes — fantassins, cavaliers, cameliers — et détruire l'Empire songhaï, dont les mines de sel et les routes d'or représentaient une richesse que le sultan voulait contrôler depuis des années. L'entreprise était folle sur le papier. Le désert entre Marrakech et le Niger comptait parmi les plus hostiles de la planète. Aucune armée étrangère n'avait tenté cette traversée à cette échelle. Judar avait trente ans, peut-être moins.
Il mit cinq mois pour atteindre le fleuve. Les chroniqueurs marocains notent les chiffres avec la précision sèche qu'on réserve aux catastrophes : sur les quelque dix mille hommes qui partirent, à peine la moitié arriva. Les autres moururent de soif, de sable dans les poumons, de scorpions, de fièvres, de désespoir. Les chameaux s'effondraient. Les arquebuses se rouillaient. Judar maintint la colonne en mouvement par une combinaison de discipline froide et de ce qu'on peut appeler, faute de mieux, une indifférence au malheur — la sienne incluse. Il n'est pas question, dans les sources qui nous restent, de ses émotions pendant cette traversée. Ce silence dit peut-être tout.
Le 12 mars 1591, ce qui restait de l'armée marocaine rencontra les forces de l'Askia Ishaq II à Tondibi, à quelques kilomètres de Gao. L'Empire songhaï alignait une armée infiniment plus nombreuse : cavaliers, fantassins, peut-être des milliers de têtes de bétail censées semer la panique dans les rangs ennemis. Ce fut l'inverse. Les arquebuses marocaines, cette technologie que le Sahel ne connaissait pas encore, transformèrent la bataille en massacre en quelques heures. L'Askia s'enfuit. Gao tomba. Tombouctou tomba. Djenné tomba. Judar Pacha, fils de captifs andalous, était maître du pays le plus convoité d'Afrique.
Il ne sut pas quoi en faire.
Ce n'est pas une critique — c'est une observation historique. Judar envoya des émissaires à al-Mansur avec le butin initial : de l'or, du sel, des esclaves, des robes de cérémonie. Il attendit des instructions. Il administra les villes conquises avec une prudence qui ressemblait à de l'hésitation. Il négocia avec les dignitaires songhaïs plutôt que de les massacrer, ce qui lui valut d'être rappelé par le sultan qui l'accusait de mollesse. Al-Mansur lui envoya un remplaçant. Puis un autre. Le Soudan marocain, comme on appelait désormais ces territoires, s'avéra ingouvernable : trop loin, trop vaste, trop étranger, résistant par l'espace lui-même à toute administration centralisée.

Judar rentra à Marrakech. On lui rendit des honneurs, on lui confia d'autres commandements, on l'intégra dans la machinerie militaire saadienne. Mais le destin particulier qui avait fait de lui, le temps d'une traversée, le personnage le plus extraordinaire de son époque, s'était refermé. Il mourut en 1606, à Marrakech, dans une ville qui n'était pas la sienne, après avoir renversé un empire qui n'était pas le sien non plus, au nom d'un sultan qui l'avait formé comme on forme un instrument.
Ce qui est étrange, et mérite d'être dit, c'est que Judar Pacha n'est pas une figure tragique au sens classique. Il ne lutte pas contre son destin, ne le maudit pas, ne tente pas de le renverser. Il traverse. C'est peut-être la seule forme d'héroïsme disponible pour un homme qui n'a jamais eu de chez-soi à défendre — avancer, toujours, dans le sable ou la cour, avec la même économie de gestes, la même absence de lieu où s'arrêter vraiment.
À Cuevas del Almanzora, aujourd'hui, une rue porte son nom. C'est une petite rue.