Fiction

III. Le cabinet des curiosités contemporain

Publiée le 04 septembre 2026
III. Le cabinet des curiosités contemporain
Le reliquaire de l'engagement


Son cabinet n'était pas un musée d’armes exotiques, de peaux de bêtes, de sabres rouillés et de récits de voyages. Bogdan de Bobigny vivait dans l’univers de la consommation éclairée. Son salon n’était pas un espace de repos, mais une galerie vivante de son engagement.


Sur une étagère en bois brut, posée avec des équerres forgées par un forgeron du Périgord, trônaient des livres aux titres évocateurs : Décoloniser l’écologie, Le mythe de la croissance verte, S’ancrer dans le vivant, Manifeste pour une sobriété joyeuse. À côté, des carnets Moleskine non recyclés (une « entorse assumée », expliquait-il, « pour la qualité du papier »), des guides de randonnée « hors des sentiers battus », et une pile de brochures sur les ZAD, les AMAP et les monnaies locales. Il les lisait rarement en entier, mais il les citait avec précision, toujours en précisant l’auteur, la date de publication, et le contexte de rédaction.


Dans un meuble bas en rotin, il conservait ses « objets à histoire » : un bol en grès acheté lors d’un « weekend d’immersion en Cévennes », un couteau de cuisine en acier damas forgé par un ancien métallurgiste devenu artisan « libre », un set de couverts en bambou « offert par une communauté de nomades digitaux au Maroc », une gourde en inox gravée d’un symbole celtique « pour rappeler notre lien à la Terre ». Chaque objet était accompagné d’une petite carte manuscrite expliquant sa provenance, les conditions de sa fabrication, et l’impact carbone estimé. Bogdan les manipulait avec une tendresse presque religieuse. Il les montrait lors des visites, les faisait tourner dans ses mains, murmurait des détails sur le potier, le forgeron, le tisserand, comme s’il avait partagé leur vie pendant des mois.


Il possédait aussi une collection de graines. Pas n’importe lesquelles : des variétés anciennes, des légumes oubliés, des fleurs pollinisatrices, des herbes médicinales. Elles étaient conservées dans des bocaux en verre étiquetés à la main, rangées par climat, par saison, par usage. Il parlait de « résilience alimentaire », de « souveraineté semencière », de « mémoire du vivant ». Il avait même installé un petit carré de permaculture sur son balcon, avec des buttes de culture, un paillis de chanvre, et un système de récupération d’eau de pluie connecté à une application qui mesurait le taux d’humidité. Le jardin produisait, en réalité, trois tomates cerises et un pied de basilic par an. Mais Bogdan le présentait comme un « écosystème autonome », une « preuve vivante que l’on peut recréer du lien avec le sol, même en ville ».


Son cabinet n’était pas un musée du passé, mais un autel du futur. Il y exposait non pas des trophées de chasse, mais des reliques de l’engagement. Et comme son ancêtre tarasconnais, il y puisait ses histoires, ses métaphores, sa légitimité. Il ne collectionnait pas pour posséder. Il collectionnait pour raconter. Et c’était là, peut-être, le cœur du personnage : un homme qui transformait l’objet en récit, le récit en identité, et l’identité en vertu.

🧩 Une histoire, un puzzle

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