Le train avait quarante minutes de retard.
Ce n'était pas une catastrophe. C'était quarante minutes — le temps d'un épisode de série, d'un café bu trop lentement, d'une conversation téléphonique qu'on reporte depuis trois semaines. Julien Marais, trente-huit ans, chef de projet dans une entreprise qui fabriquait des joints d'étanchéité pour l'industrie automobile, regardait le panneau d'affichage comme si le chiffre allait changer sous l'effet de sa concentration.
Il ne changea pas.
Le problème n'était pas les quarante minutes. Le problème était la réunion à dix-sept heures, le client de Lyon qui avait déjà reporté deux fois, et le fait que Julien avait choisi ce train précisément parce qu'il arrivait avec une marge confortable. Une marge qui venait de disparaître dans quelque chose que la SNCF appelait, sur l'écran, une perturbation en amont.
Il sortit son téléphone. Il appela sa collègue Sandra, qui était déjà sur place.
— Préviens Bertrand que j'ai du retard. Train.
— Il est là depuis midi, dit Sandra. Il a l'air d'humeur correcte.
— Il a toujours l'air d'humeur correcte.
— C'est vrai.
Il raccrocha. Il s'assit sur un banc en métal froid. Il posa son sac entre ses pieds.
Autour de lui, les gens réagissaient au retard selon des modalités qu'il observa, faute de mieux, comme on lit les informations dans une salle d'attente. Un homme d'une soixantaine d'années téléphonait à voix haute en marchant en cercles, répétant à intervalles réguliers que c'était scandaleux, que ça n'arrivait qu'en France, et que la dernière fois c'était pareil. Une femme avec une poussette avait l'air de n'avoir rien remarqué. Deux adolescents jouaient à quelque chose sur leurs téléphones. Un homme en costume regardait ses chaussures.
Julien se demanda ce qu'il avait l'air de faire, lui.
Il avait l'air d'un homme assis sur un banc, à attendre un train.
C'était exact.
Le problème avec les quarante minutes — il commençait à le voir clairement, maintenant que Sandra avait décroché et que le téléphone était rangé — c'est qu'il leur avait déjà ajouté beaucoup de choses.
Il leur avait ajouté la réunion ratée, qui n'était pas encore ratée. Il leur avait ajouté la réaction de Bertrand, qu'il ne connaissait pas. Il leur avait ajouté le regard que ses collègues auraient, ou n'auraient peut-être pas. Il leur avait ajouté une sorte de verdict général sur sa façon de gérer les imprévus, comme si quarante minutes de retard ferroviaire disaient quelque chose sur lui en tant que personne.
Le train, lui, n'avait rien ajouté. Le train était en retard. C'était l'intégralité du fait.
Il arriva à Lyon avec vingt-deux minutes de retard sur l'horaire prévu. Bertrand l'attendait dans la salle de réunion avec un café et l'expression de quelqu'un qui a passé sa matinée à traiter des e-mails et est soulagé qu'on lui propose enfin autre chose.
— Train ? dit-il.
— Train, dit Julien.
— Ça arrive. Asseyez-vous.
La réunion dura une heure et demie. Elle se conclut sur un accord de principe que Julien n'avait pas anticipé et que Bertrand semblait avoir décidé avant même que Julien ouvre sa présentation. En sortant, dans l'ascenseur, Julien réalisa qu'il n'avait aucun moyen de savoir si une arrivée ponctuelle aurait changé quoi que ce soit.
Peut-être oui. Peut-être non.
La réunion avait eu lieu. L'accord était là. Le reste était du roman.
Dans le train du retour, il regarda défiler la plaine entre Lyon et Paris — champs, pylônes, dos d'animaux dans la lumière de fin d'après-midi — et pensa, sans formuler exactement la chose, qu'il avait passé quarante minutes ce matin à vivre dans une version des événements qui ne s'était jamais produite.
Le train du retour était à l'heure.
Il ne le remarqua pas.