Julie d'Aubigny naquit dans les écuries du comte d'Armagnac. Pas métaphoriquement : son père en était le maître, chargé de former les pages aux armes et à l'équitation. L'enfant grandit donc parmi les épées, les chevaux et les jurons élégamment tournés. À sept ans, elle maniait le fleuret mieux que la plupart des adolescents. À dix ans, elle montait en amazone avec une grâce qui faisait oublier qu'elle aurait préféré une selle masculine.
Le comte d'Armagnac remarqua ce prodige et décida de parfaire son éducation. Il lui enseigna l'escrime, la danse, la musique. Il lui apprit aussi — détail qui allait s'avérer déterminant — à se comporter en société comme si les règles ne la concernaient qu'accessoirement.
À quinze ans, on la maria à un sieur de Maupin, fonctionnaire consciencieux qui eut la sagesse de partir exercer ses fonctions en province très rapidement après les noces. Julie conserva son nom et sa liberté, ce qui lui convenait parfaitement.
Elle prit alors pour amant un maître d'armes nommé Sérannes. Lorsque celui-ci dut quitter Paris précipitamment — question d'honneur, de duel, les détails importent peu — Julie le suivit sans hésitation. Ils parcoururent la province en donnant des spectacles de combat à l'épée. Julie portait des habits masculins, ce qui scandalisait les bonnes gens et ravissait le public payant. Elle se battait en duel avec les jeunes coqs locaux qui refusaient de croire qu'une femme pût les désarmer en trois passes.

Elle les désarmait invariablement en trois passes.
À Marseille, elle rencontra une jeune femme de bonne famille. Coup de foudre mutuel, hélas contrarié par des parents vigilants qui enfermèrent promptement leur fille au couvent. Julie n'était pas femme à se laisser décourager par des grilles et des carmélites. Elle prit le voile — faux voile, vraie détermination — se fit admettre comme novice, et organisa l'évasion de sa belle.

Pour brouiller les pistes, elle eut une idée que n'aurait jamais osée le plus audacieux des romanciers : elle plaça le cadavre d'une religieuse récemment décédée dans le lit de son amie et mit le feu au dortoir. Pendant que les sœurs éteignaient l'incendie et pleuraient cette pauvre novice consumée, les deux fugitives galopaient vers la liberté.
L'aventure dura trois mois. Puis la jeune personne, ayant sans doute réfléchi aux implications d'une vie de fugitive avec une incendiaire, retourna sagement chez ses parents. Julie, condamnée par contumace au bûcher pour enlèvement et incendie criminel, jugea prudent de rentrer à Paris solliciter un pardon royal.
Elle l'obtint. Le comte d'Armagnac avait de l'influence, et Louis XIV appréciait les histoires divertissantes, pourvu qu'elles ne menaçassent point l'ordre du royaume.

Julie décida alors de se consacrer sérieusement à l'art lyrique. Elle avait une voix de contralto remarquable, riche et grave, parfaite pour les rôles héroïques. L'Académie royale de musique l'engagea. En quelques mois, elle devint l'une des vedettes de l'Opéra, applaudie dans Cadmus et Hermione, Tancrède, Médée. Sur scène, elle incarnait les déesses et les reines avec une conviction qui devait beaucoup au fait qu'elle ne voyait aucune raison de leur être inférieure.
Hors scène, elle continuait de vivre selon ses propres lois. Elle assistait aux bals masqués en habit masculin, séduisait qui lui plaisait sans considération de genre, et acceptait volontiers les défis en duel. Un soir, au bal de l'Opéra, elle embrassa une jeune femme. Trois gentilshommes, offusqués par cette démonstration, la provoquèrent.
Elle leur donna rendez-vous le lendemain à l'aube, derrière le Luxembourg.
Elle les blessa tous les trois. Aucun mortellement — Julie était une fine lame, pas une tueuse — mais suffisamment pour qu'ils se souviennent longtemps de la leçon. Duelliste pour le même adversaire, c'était déjà un crime. Trois simultanément, c'était de la provocation pure.
Nouvelle condamnation, nouvel exil, nouveau pardon royal. Louis XIV commençait à trouver la répétition lassante, mais le public de l'Opéra réclamait sa Maupin. On ne contrarie pas le public.
Elle chanta encore quelques années, triomphant dans les rôles de guerrières et d'héroïnes tragiques. Entre deux représentations, elle continuait de provoquer des scandales mineurs — liaison avec une princesse étrangère ici, duel avec un officier là. Rien de vraiment grave. Simplement Julie refusant obstinément de se conformer aux attentes de son siècle.
Puis, vers 1705, elle disparut des registres. Certains disent qu'elle se retira dans un couvent — volontairement cette fois. D'autres prétendent qu'elle mourut dans la misère. Les archives restent muettes.
On suppose qu’elle s'éteignit vers 1707, à peine âgée de trente-sept ans. Une vie brève, fulgurante, impossible. Le genre d'existence que les romanciers n'osent pas inventer, de peur qu'on les accuse d'invraisemblance.
Et pourtant, elle avait existé.
Elle avait chanté, aimé, combattu et vécu exactement comme elle l'entendait, dans un siècle qui n'offrait aux femmes que trois options : le mariage, le couvent, ou l'oubli.
Julie d'Aubigny avait choisi une quatrième voie : la sienne.