Fiction

Le Defter de Derya

Publiée le 24 janvier 2026
Le Defter de Derya
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Une transposition du Portrait de Dorian Gray dans la Turquie ottomane de la fin du XIXe siècle — époque de déclin impérial, d’effervescence culturelle et de fractures morales.

1895 . Pavillon d’été à Büyükada, îles des Princes.



defter 1
Derya , jeune garçon de 9 ans, fils d’une poétesse d’origine circassienne et d’un haut fonctionnaire ottoman, est assis à son rahle. Les fenêtres ouvertes laissent entrer le parfum des jasmins et le bruit des vagues. Le porte-plume en argent dans la main, il admire la lumière qui danse sur la couverture en cuir vert du defter que sa mère vient de lui offrir. Le carnet est neuf. Rien n’est caché. Il l’ouvre à la première page, blanche. Il y recopie le quatrain de sa mère.
“Que ton cœur reste clair comme l’eau du Bosphore au matin,
Que tes yeux voient le bien, même dans l’ombre la plus fine.
Écris ta vie en lettres douces, non en cicatrices amères,
Car ce que tu caches dans ton âme, le vent le répète au monde.”
Il écrit avec application, la langue entre les dents, le coeur léger.



defter 1
La tentation.
Dans un salon haut de plafond, orné de miroirs vénitiens et de tapis d’Hereke une homme et un jeune garçon boivent du thé. Les fenêtres donnent sur la Corne d’Or, où les lanternes des caïques tremblent sur l’eau noire. Des rideaux de velours retiennent la poussière et les murmures. L’air sent le tabac de Smyrne, la cire d’abeille et un soupçon de jasmin fané.
Derya a 12 ans, Il est vêtu d’un gilet de soie prune et d’un şalvar blanc. Ses cheveux noirs sont encore un peu longs comme on les laisse aux enfants.
Lord E. un dandy britannique au sourire mielleux lui tient compagnie. Il parle turc avec un accent qui chatouille l’oreille comme une fausse note de ney.
Un serviteur apporte discrétement du thé à la rose.
Les autres invités sont partis.
Le feu dans la cheminée crépite, projetant des ombres qui dansent sur les murs comme des djinns curieux. Lord E. contemple Derya. Non comme un homme regarde un enfant, mais comme un collectionneur admire une coupe de porcelaine : avec désir, et l’idée, tentante?, qu’elle pourrait se briser.
« Tu es comme un matin sans nuage sur le Bosphore, » dit-il, la voix basse. « Mais les matins passent. Les visages se rident. Les yeux perdent leur éclat. »
Il tend une main gantée, n’effleure pas, mais suggère.
« Et si tu pouvais garder cette clarté… pour toujours ? »
Derya ne répond pas. Il fixe la flamme du bougeoir. Il ne comprend pas tout — mais il sent, dans sa poitrine, une petite porte s’ouvrir. Une porte qu’il ne savait pas fermée.
Le silence dure. Le serviteur emporte les tasses vides. La nuit s’épaissit.
Plus tard, dans sa chambre, Derya est assis à son petit rahle, le defter ouvert devant lui. Il trempe sa plume dans l’encre de Chine. Il veut noter ce qu’il a ressenti. Pas le compliment, non — mais l’idée qu’il a eue après : Et si je ne changeais jamais ?
Il écrit, lentement : « Ce soir, un monsieur anglais a dit que “la beauté pouvait se figer”. Moi aussi… j’ai peur du changement. »
Mais à peine a-t-il tracé les mots « j’ai peur » que l’encre coule. Pas une goutte — non. Le mot s’étire comme s’il fondait. Une fine traînée noire glisse jusqu’au quatrain maternel.



defter 3
Derya retient son souffle. Il regarde le quatrain — celui qu’il a recopié avec tant de soin quand il avait neuf ans.
Mais ce soir, sous le dernier vers, une tache noire grandit, lente, silencieuse. Elle ne déchire pas le papier — elle le remplit de l’intérieur, comme une moisissure.
Derya effleure la page. L’encre est sèche. Pourtant, il sent le froid sous ses doigts.
Il ferme le carnet. Le cuir vert, doux comme la peau d’un fruit, ne trahit rien.
Mais Derya sait — sans savoir comment — qu’il ne doit plus le laisser ouvert.
Il glisse un ruban de soie verte entre les pages, comme un bandeau sur les yeux d’un mort.



Le premier mensonge.
Il y a un petit jardin clos derrière la mosquée, ombragé par un mûrier centenaire. Les murs sont couverts de glycine en fleur, dont le parfum est si fort qu’il donne le vertige. Un bassin de marbre, presque asséché, occupe le centre. C’est là, loin des regards, que les jeunes gens de bonne famille se retrouvent.
Derya y retrouve Yusuf, son ami d’enfance, fils d’un marchand de tapis de Balat. Tous deux ont 14 ans. Yusuf tient une lettre, une dénonciation anonyme contre son père l’accusant de fraude.
Le prince C. héritier déchu d’une branche cadette, exerçant le même commerce que le père de Yusuf est à demi caché dans le jardin.
Yusuf, le visage pâle, tend la lettre à Derya.
« Tu es proche du prince, dit-il, la voix tremblante. Si tu dis que mon père est innocent… il le croira. »
Derya hésite. Il sait que le père de Yusuf est innocent. Mais il sait aussi que le prince exige un service : faire tomber un concurrent.
Et Derya, pour la première fois, choisit.
Il prend la lettre. La froisse. La jette dans le bassin presque vide.
« Je parlerai, » dit-il.
Il ne le fera pas.



defter 4
Le soir même, le père de Yusuf est arrêté. Il se pend dans sa cellule.
Dans sa chambre, cette nuit, Derya sort le defter de sa cachette, sous le plancher. Le ruban vert est encore en place. Il le retire avec précaution — comme si la page allait crier.
Il veut écrire une excuse. Pas pour les autres. Pour lui-même.
Il trempe la plume. Écrit :
« Le père de Yusuf était innocent. J’ai menti. »
Mais l’encre ne sèche pas. Elle bouge.
Les lettres se tordent. Le mot *suçsuzdu* (« était innocent ») se transforme en *suçluydu* (« était coupable »).
Le mot *yalan* (« mensonge ») devient *gerçek* (« vérité »).
Derya tente frénétiquement d’effacer— mais le papier absorbe le geste. À la place des mots grattés, des veines noires apparaissent, comme si la page saignait en silence.
Il tourne la page. Regarde le quatrain.
Le mot « ruh » (« âme ») a disparu. À sa place : une petite écorchure dans le papier, en forme de larme.
Il referme le carnet.
Il place le defter dans un coffret de bois de rose, fermé par un loquet d’argent.
Puis il enterre le coffret sous les dalles du jardin.



Le silence du bien.
Istanbul, hiver 1902 — Quartier de Galata, appartement de Derya.
Depuis deux ans, Derya n’a plus ouvert le defter. Le coffret de bois de rose repose sous les dalles de sa maison d’enfance, à Büyükada. Mais le carnet respire à distance.
Chaque fois qu’un acte de cruauté est commis en son nom, les pages noircissent davantage — même sans qu’il y touche.
Et autour de lui, des complices naissent, sans qu’il le veuille… ni même le sache.
Ainsi, Hikmet, un ancien précepteur renvoyé, aigri, qui colporte des rumeurs sur Derya dans les cafés de Beyoğlu. Il invente des crimes que Derya n’a pas commis — mais le carnet les absorbe comme des vérités. Le mal se nourrit des mensonges sur le mal.
Ainsi, un jeune fonctionnaire du palais, flatté d’être invité chez Derya, commence à imiter ses manières, ses silences, ses choix cruels. Il ne sait pas que Derya l’observe — et le laisse faire, comme on observe la croissance d’une plante vénéneuse.
Une lettre apprend à Derya qu’un ancien serviteur — celui qui apportait le thé à la rose qu’il buvait en compagnie de Lord E.— s’est pendu dans une écurie après avoir été ruiné par des dettes que Derya faisait en son nom.
Il n’éprouve rien. Pas de colère. Pas de tristesse. Seulement un vide.
Il marche jusqu’à la fenêtre. La neige tombe sur Galata. Les cloches d’une église arménienne sonnent trop lentement.
Il sait qu’il devrait ressentir quelque chose.
Alors, poussé par un réflexe d’enfant, il décide d’écrire.
Non pas pour se justifier.
Mais pour vérifier s’il en est encore capable.



Il descend à Büyükada. Creuse sous la dalle. Ouvre le coffret.
Le defter est plus lourd qu’avant. Le cuir est toujours vert — mais froid au toucher, comme du marbre.
Il s’assoit près du poêle éteint. Ouvre le carnet à une page blanche, il en reste quelques-unes.
Il trempe la plume. Veut écrire : « Affet… » (« Pardonne-moi… »)
Mais la plume ne laisse aucune trace.
Il appuie plus fort. Le papier se déchire — mais l’encre n’apparait pas.
Il tourne les pages, affolé.
Le quatrain de sa mère est presque entièrement effacé.
Sauf la dernière ligne :`« …le vent le répète au monde. »
Il comprend que le carnet n’accepte plus ses mots mais continue d’agir.
Il le referme. Il ne le cache plus. Il le laisse sur la table, près d’une tasse de thé refroidi.
Il sait, sans le dire, qu’il est devenu inutile.
Le mal marche tout seul.
Leyla, jeune cousine éloignée, orpheline, venue vivre sous sa protection, admire Derya comme un dieu. Elle nettoie sa chambre, range ses affaires. Elle trouve le carnet, le feuillette — ne comprend ni les mots ni les taches noires, mais ressent leur froidure. Elle le remet en place. Et dans sa poche, il y a maintenant un petit miroir qu’elle a volé.
Le mal n’a pas besoin de Derya pour croître.
Il trouve de nouveaux sols.


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