Constantinople, janvier 532 après J.-C.
Théophile serra plus fort le pan de son manteau bleu contre sa poitrine. Dans les rues étroites qui menaient à l'Hippodrome, chaque couleur était un drapeau de guerre. Il évita soigneusement le regard d'un groupe d'hommes aux tuniques vertes qui longeaient le mur opposé, leurs mains jamais loin de leurs ceintures où pendaient des couteaux.
Trois mois plus tôt, son frère Démétrios était rentré le visage en sang. Pas à cause d'un vol, pas à cause d'une querelle personnelle. Simplement parce qu'il portait le bleu des Démocrates, l'équipe impériale, celle que soutenait l'empereur Justinien lui-même. Les Verts – les Prasinoi – l'avaient surpris près du forum de Constantin.
« Ils m'ont traité de chien impérial », avait craché Démétrios entre ses dents cassées. « Comme si les couleurs d'une écurie déterminaient la valeur d'un homme. »
Mais c'était exactement ce qu'elles faisaient désormais.
Théophile se souvenait d'un temps, pas si lointain, où les courses n'étaient qu'un divertissement. On choisissait son équipe par tradition familiale, par quartier, par simple préférence esthétique. Les Bleus contre les Verts, les Rouges contre les Blancs – quatre factions qui faisaient vibrer l'Hippodrome dans un fracas de sabots et de cris joyeux.
Puis les couleurs s'étaient chargées de sens. Les Verts étaient devenus le refuge de ceux qui contestaient l'orthodoxie religieuse imposée par l'empereur, des monophysites qui voyaient en Justinien un tyran. Les Bleus incarnaient le pouvoir impérial, l'ordre établi, la doctrine officielle. Entre les deux camps, la ligne de fracture ne cessait de s'approfondir.
Dans les tavernes, on ne se mélangeait plus. Les églises elles-mêmes n'étaient plus des sanctuaires : la semaine précédente, des Bleus avaient poursuivi un Vert jusque dans Sainte-Sophie, le poignardant au pied de l'autel. Le sang sur le marbre blanc avait mis des heures à être nettoyé.
« Ils vont nous massacrer un jour », murmura une voix près de Théophile.
C'était Irène, sa voisine, qui portait discrètement sous son voile une écharpe verte – celle de son mari, emprisonné la semaine dernière pour avoir crié des injures contre l'impératrice Théodora lors d'une course.
« Ou nous les massacrerons », répondit Théophile sans conviction.
Ce matin de janvier, personne ne savait encore que la sentence de mort prononcée contre sept émeutiers – quatre Verts et trois Bleus – allait tout embraser. Personne ne savait que le peuple, pour une fois uni dans sa rage contre l'injustice, allait hurler « Nika ! » – Victoire ! – et transformer Constantinople en enfer.
Ce que Théophile savait, en revanche, c'était que les couleurs qu'on portait étaient plus de simples étoffes. Elles étaient devenues des peaux qu'on ne pouvait plus retirer, des bannières sous lesquelles on vivait et sous lesquelles, peut-être, on mourrait bientôt.
Dans trois jours, l'Hippodrome s'embraserait. Dans cinq jours, la ville entière brûlerait. Et dans six jours, trente mille corps seraient étendus dans les décombres fumants de ce qui avait été la plus grande cité du monde.
Mais pour l'instant, Théophile marchait simplement vers le marché, son manteau bleu serré contre lui, priant pour rentrer chez lui vivant.
Car à Constantinople, la couleur d'un tissu valait désormais plus que le sang qui coulait dans les veines.
