Géorgie, automne 1838
La première chose qu’Ahyoka remarqua, ce matin-là, ce ne fut pas le bruit des sabots ni les cris des soldats. Ce fut le silence des oiseaux.
Elle sortit pieds nus sur la galerie de planches encore tièdes de la nuit. L’aube tremblait dans les branches du noyer noir, mais aucun geai ne s’y perchait. Même les grillons s’étaient tus. Sa petite sœur, Naya, dormait encore, recroquevillée sous une couverture tissée par leur mère — celle aux motifs de serpents-d’eau, symboles de guérison. Leur grand-mère, Walela, était déjà debout, les mains plongées dans un sac de jute. Elle y glissait, une à une, des graines de maïs bleu, comme si elles pouvaient germer dans l’air même.
— Ils sont là, dit-elle sans lever les yeux.
Ahyoka ne répondit pas. Elle savait. Depuis des semaines, les rumeurs circulaient : des familles entières arrachées à leurs champs, des maisons incendiées, des hommes enchaînés pour avoir refusé de signer un papier qu’ils ne comprenaient pas. Le traité de New Echota. Un mot qui sonnait comme une trahison, prononcé par ceux qui n’avaient pas le droit de parler au nom de la Nation.
Les bottes martelèrent la terre. Trois soldats en uniforme bleu pâle, le visage fermé, firent irruption dans la cour. L’un d’eux brandissait une liste. Il lut le nom de leur père — Tayanita — comme s’il s’agissait d’un criminel. Mais leur père était mort deux hivers plus tôt, emporté par la fièvre après avoir aidé à construire l’école de la mission Morave. Ahyoka le dit, calmement. L’homme haussa les épaules.
— Peu importe. Vous partez tous. Rassemblez ce que vous pouvez porter. Une heure.
Walela ne pleura pas. Elle noua le sac de graines à sa ceinture, prit la pipe de pierre gravée d’un colibri — offerte par son propre père le jour de son mariage — et enveloppa Naya dans la couverture. Ahyoka, elle, alla chercher le cahier. Celui où leur oncle, étudiant à Yale avant que la maladie ne l’emporte, avait recopié des extraits de la Constitution cherokee, des prières en syllabaire, et une lettre de John Ross :
« Nous ne sommes pas des bêtes à chasser. Nous sommes un peuple. »
Ils furent conduits avec d’autres jusqu’à un enclos près de Fort Cass. Des centaines de personnes s’y entassaient, sous la pluie fine qui ne cessait plus. On leur donna du maïs gâté et de l’eau croupie. Les enfants toussaient. Les vieillards regardaient le ciel comme s’ils y cherchaient un signe que la Terre-Mère les avait abandonnés.
Le départ eut lieu en novembre. Plus de deux mille Cherokees marchaient, encadrés par des soldats qui ne parlaient pas leur langue. Ahyoka portait Naya sur son dos. Walela marchait devant, le dos droit, malgré ses soixante-dix ans. Parfois, elle chantait — pas fort, juste assez pour que le vent l’entende. Des chants anciens, ceux qui apaisent les esprits des arbres quand on doit les couper.
Ils traversèrent des rivières glacées. Certains tombaient, incapables de se relever. On les recouvrait d’une couverture et on continuait. Il n’y avait plus de temps pour les funérailles. Seulement des noms murmurés, des promesses de les redire un jour, là-bas, dans le nouveau pays.
Un soir, près d’un feu éteint depuis longtemps, Naya demanda :
— Est-ce qu’on va retrouver nos montagnes ?
Ahyoka caressa ses cheveux emmêlés.
— Non, petite sœur. Mais nous emportons leurs racines dans nos pas.
Elle ne savait pas encore que Naya ne verrait jamais l’Oklahoma. Qu’elle s’éteindrait en février, dans un camp de boue gelée, les lèvres bleues, serrant toujours un petit cheval de bois sculpté par leur père. Mais elle savait déjà que chaque pas comptait. Que marcher, c’était résister. Que survivre, c’était témoigner.
Et lorsqu’enfin, au printemps 1839, les derniers rescapés atteignirent les terres assignées, Ahyoka planta les graines de maïs bleu dans la terre rouge de l’ouest. Elles ne poussèrent pas toutes. Mais certaines oui. Et chaque épi devint une voix.