Istanbul, novembre 1928
L’encre de Khalil ne séchait plus comme avant.
Assis à sa petite table de bois de noyer, près de la fenêtre donnant sur la Corne d’Or, il traçait les mêmes lettres qu’il avait apprises à sept ans dans la cour de la mosquée Süleymaniye : *elif*, *be*, *te*… Les courbes élégantes de l’alphabet ottoman, ces hiéroglyphes de foi et d’empire qu’il avait servis quarante ans durant comme scribe au tribunal de Fatih.
Mais ce matin-là, l’encre coulait trop vite, bavait sur le papier buvard. Comme si elle refusait de s’attacher à des signes condamnés.
La veille, le *Cumhur* avait publié le décret : à compter du 1er novembre, l’alphabet latin remplaçait l’arabe pour écrire le turc. Une loi signée par Mustafa Kemal en personne. Dans les rues, des instituteurs improvisés dressaient des tableaux noirs sous les platanes, traçant des *a*, des *b*, des *c* comme on hisse un nouveau drapeau. Les enfants riaient en apprenant ces formes anguleuses, ces lettres « nues » débarrassées des points diacritiques qui, dans l’ancien système, distinguaient le *be* du *te* du *se*.
Khalil avait vu son premier client de la journée — un jeune commerçant du Grand Bazar — repartir avec son testament rédigé en turc ottoman, puis revenir deux heures plus tard, le front plissé :
« Hodja Efendi, le notaire refuse ce document. Il dit qu’il faut que ce soit en *yeni harfler*… les nouvelles lettres. »
Le jeune homme avait posé sur la table un cahier d’écolier où dansaient des caractères étrangers : *Cumhur* devenait *Cumhuriyet*, *İstanbul* s’écrivait désormais avec un *I* sans point. Khalil avait caressé le papier du bout des doigts. C’était comme voir le nom de sa mère écrit dans une langue étrangère.
À la mi-journée, une fillette frappa à sa porte. Leyla, douze ans, cheveux coupés court comme le voulait la mode républicaine, portait l’uniforme bleu des écoles populaires. Elle tenait un manuel neuf : *Elifbe Kitabı*, le premier abécédaire latin.
« Mon père dit que vous pouvez m’aider, hodja. Je dois apprendre à lire les anciens registres de notre famille. »
Khalil hésita. Puis il ouvrit un coffre de cèdre et en sortit un registre de naissances datant de 1890. Il montra à Leyla comment déchiffrer les ligatures, comment reconnaître le *kef* final qui s’étire comme une prière. La fillette écoutait, attentive, mais ses doigts tripotaient nerveusement son crayon à mine — cet objet moderne qui ne nécessitait ni calame ni patience.
« Et pourquoi voulez-vous lire ces vieux papiers ? demanda Khalil.
— Parce qu’ils parlent de mon arrière-grand-père. Il était pêcheur à Üsküdar. Son nom est écrit ici, n’est-ce pas ? »
Khalil trouva le nom. *Yusuf oğlu Mehmet*. En lettres arabes, le *oğlu* — « fils de » — se fondait dans la phrase comme une racine dans la terre. En latin, ce serait désormais *oğlu*, visible, isolé. Le lien généalogique devenait soudain plus clair, plus froid.
Un soir de pluie, Khalil marcha jusqu’au café *Kültür*, près de la place Taksim. Là, des jeunes gens débattaient avec feu des vertus de l’alphabet latin : « L’ancien système était un piège ! criait un étudiant. Trente-quatre lettres pour des sons qui n’existent même pas en turc ! L’arabe nous liait à un passé qui n’était pas le nôtre ! »
Khalil but son thé en silence. Il pensa aux manuscrits du palais de Topkapı qu’il avait copiés dans sa jeunesse — les *divan* de poésie persane, les firmans sultaniens où chaque mot était une miniature. Il pensa aussi aux paysans analphabètes de l’Anatolie centrale qui, en trente ans, n’avaient jamais appris à lire l’arabe… et qui maintenant, disait-on, maîtriseraient l’écriture en quelques mois.
En rentrant, il croisa un groupe d’hommes de son âge, anciens scribes comme lui, assis sur les marches d’une fontaine désaffectée. Ils fumaient en silence, leurs calames brisés posés à leurs pieds comme des épées rendues. L’un d’eux murmura : « Nous étions les gardiens des mots. Maintenant, n’importe quel enfant avec un crayon peut écrire une lettre. »
Khalil ne répondit pas. Il regarda la pluie laver les pavés, effacer les traces de pas — comme le nouveau alphabet effaçait, sans colère, sans haine, toute une manière d’être au monde.
Le lendemain, il ne rangea pas son encrier. Il prit un cahier neuf, ouvrit le manuel de Leyla, et commença à tracer des lettres latines maladroites. *A. B. C.* Ses doigts tremblaient. Mais au bas de la page, il écrivit une phrase dans les deux alphabets, côte à côte :
*Eski kelimeler kalplerde yaşar.*
(Les vieux mots vivent dans les cœurs.)
Puis il alla trouver Leyla. Il lui apprendrait l’ancien alphabet — non pas comme un gardien jaloux d’un trésor, mais comme un passeur. Et elle, en échange, lui apprendrait les nouvelles lettres. Pas pour oublier, mais pour que les mots, quels que soient leurs vêtements, continuent à porter les voix de ceux qui ne sont plus.
Dehors, le muezzin chantait l’appel à la prière. Bientôt, même cet appel serait diffusé par haut-parleur — une autre voix qui changerait de peau. Mais pour l’instant, seule la voix humaine montait vers le ciel, intacte, traversant les âges sans avoir besoin de lettres pour exister.
Note historique:
La réforme de l’alphabet, promulguée le 1er novembre 1928, fit partie des réformes kémalistes de modernisation. L’alphabet ottoman, dérivé de l’arabe, comptait 34 lettres mais ne rendait pas fidèlement les voyelles turques. L’alphabet latin adopté comportait 29 lettres spécifiquement adaptées au turc. Les scribes traditionnels (*katip*) et les religieux lettrés (*hodja*) perdirent effectivement leur monopole social ; des campagnes d’alphabétisation de masse furent lancées dès 1929. Le mot « hodja » (hoca) désignait à la fois l’instituteur religieux et le lettré — titre qui devint obsolète avec la sécularisation de l’éducation.