Rome, 166 après J.-C.
Marcus Aemilius Rufus était apothicaire depuis trente ans. Il connaissait les odeurs de la mort — celle du bois de cèdre dans les linceuls, celle du nard sur les cadavres des riches, celle, plus honnête, de la putréfaction dans les quartiers pauvres de la Subura. Ces odeurs-là, il avait appris à les mettre à leur place.
Ce qu'il sentait depuis deux jours, depuis que les soldats du front parthique avaient commencé à rentrer, était différent.
Une odeur aigre, presque sucrée, qui ne ressemblait à rien de ce qu'il avait dans ses jarres. Elle venait des bouches, disait-on. Elle précédait les pustules.
Il ferma son échoppe plus tôt que d'habitude, ce soir-là.
La nouvelle avait mis des semaines à traverser la Méditerranée depuis Séleucie. On racontait que les soldats avaient ouvert le tombeau d'un dieu — certains disaient d'Apollon, d'autres d'un dieu oriental dont le nom seul était une malédiction — et qu'une fumée noire s'en était échappée, qui avait d'abord soufflé vers l'Orient, puis vers l'Occident, et qui maintenant entrait dans Rome par les portes que franchissaient les légions victorieuses de Lucius Verus.
Marcus n'était pas homme à croire aux fumées de tombeaux. Il croyait à Galien, le médecin grec qui soignait les gladiateurs et dont on disait qu'il prenait note de tout, absolument tout, avec la précision froide d'un arpenteur.
Il croyait aussi à ce qu'il voyait.
Et ce qu'il voyait, depuis ce matin, c'était la famille du boulanger Titus Petronius — sept personnes — dont trois étaient couchées sur des nattes dans la cour intérieure, couverts de taches sombres, la gorge brûlée de soif, et dont les deux fils aînés, ceux qui avaient servi en Syrie, regardaient leurs mains avec l'air de gens qui savent quelque chose qu'ils ne veulent pas savoir.
L'été passa comme une braise.
Marcus nota dans son registre — il avait pris cette habitude de Galien — le nom de chaque mort dans son insula, dans sa rue, puis dans son quartier. Au début, les noms tenaient en une colonne. Puis deux. Puis il ouvrit un nouveau registre.
Il y avait des façons de mesurer une catastrophe, et il y avait des façons de la vivre. On ne pouvait pas faire les deux en même temps.
Ce qui le frappait le plus, ce n'était pas les corps — Rome avait eu ses épidémies, ses fièvres d'été, ses purges d'hiver. Ce qui le frappait, c'était le silence particulier qui s'installait dans les maisons avant la mort, une sorte de sommeil éveillé, les yeux ouverts et sans fièvre dans le regard, comme si les malades contemplaient quelque chose que lui ne pouvait pas voir. Galien appelait ça une « invasion de la matière noire dans la bile ». Marcus pensait que c'était simplement l'expression de quelqu'un qui abandonne.
Les boutiques fermaient. Les fontaines publiques étaient moins fréquentées — non parce que les gens avaient peur de l'eau, mais parce que les gens avaient moins envie de se rassembler. Le forum restait animé, parce que Rome ne pouvait pas se permettre l'aveu de sa propre peur, mais quelque chose avait changé dans la façon dont les hommes se regardaient : un calcul rapide, presque involontaire, une évaluation de la distance raisonnable à maintenir.
Il reconnaissait ce regard. Il l'avait lui-même dans les yeux.
Un matin d'octobre, Marcus Aurelius passa dans sa rue.
Il ne passa pas pour lui, bien sûr — l'Empereur passait pour tout le monde et pour personne en particulier, escorté de sa garde, se rendant au temple d'Antonin pour des sacrifices dont tout le monde attendait quelque chose que personne ne savait nommer. Marcus le vit de loin, ce visage long et las qu'on voyait sur les monnaies, ce philosophe en armure qui avait l'air, pensait-on dans les rues, d'avoir compris quelque chose d'essentiel sur la souffrance — et d'en être d'autant plus triste.
L'Empereur regardait droit devant lui. Mais Marcus eut l'impression, une seconde, qu'il regardait la fumée qui montait des bûchers funéraires au-delà du Tibre.
On brûlait les morts depuis des semaines, maintenant. Les tombes ordinaires ne suffisaient plus, ni pour les corps ni pour les rites. On brûlait, on récitait vite, on repartait. Les prêtres protestaient : les dieux méritaient mieux que cette précipitation. Les familles protestaient aussi, mais moins fort, parce que les familles avaient peur.
Marcus pensa à ce qu'il avait entendu : que l'Empereur lui-même faisait venir des philosophes pour discuter de la mort, non pas comme d'une énigme abstraite, mais comme d'une question pratique et urgente. Comment conserver sa dignité quand tout ce qui vous entoure s'effondre ? C'était une question stoïcienne, propre et bien taillée. Marcus trouvait qu'elle sous-estimait légèrement la question du pain quotidien et du loyer de janvier.
Mais il comprenait le besoin.
Son voisin, un affranchi nommé Philon qui fabriquait des sandales et récitait des vers grecs à quiconque voulait l'entendre, mourut en novembre.
Marcus lui ferma les yeux. Il nota son nom dans un nouveau registre — le troisième de l'année. Il resta un moment assis dans la pièce vide qui sentait le cuir et la résine, et se demanda s'il était immunisé ou simplement en retard.
Deux cents morts par jour à Rome, disait-on. Peut-être plus. Personne ne voulait vraiment compter.
Deux cents par jour. Cela voulait dire que la ville perdait, chaque semaine, l'équivalent d'un bourg entier d'Italie. Cela voulait dire que quelque part, dans les bureaux des édiles, des hommes ajoutaient des colonnes de chiffres avec des plumes qui ne tremblaient pas tout à fait.
Marcus rouvrit son échoppe le lendemain. Les gens avaient besoin d'ellébore pour les fièvres, de gingembre pour les gorges brûlées, de poivre et de thériaque parce que Galien avait dit que la thériaque aidait — Marcus n'y croyait pas vraiment, mais les gens avaient besoin de croire que quelque chose aidait, et c'était peut-être, après tout, la moitié du travail d'un apothicaire.
La vie continuait, sous une forme légèrement différente d'elle-même.
Les portes s'ouvraient. Les marchands vendaient. Les enfants jouaient dans les ruelles — moins nombreux qu'avant, peut-être, ou peut-être que Marcus vieillissait et supportait toujours moins bien le bruit.
La fumée des bûchers montait toujours au-delà du Tibre.
Mais Rome ne s'arrêtait pas. Rome n'avait jamais su s'arrêter. C'était, selon l'humeur, sa plus grande force ou son plus grand aveuglement.
Marcus Aemilius Rufus referma son registre, mit de l'encens dans son petit laraire en l'honneur de ses dieux domestiques, et attendit le premier client du matin.