I. La femme qui savait compter
En 1595, lorsque l'expédition de Álvaro de Mendaña de Neira quitta le port de Callao avec quatre navires et quelque quatre cents âmes à bord, personne ne prêta grande attention à Isabel Barreto. Elle était l'épouse du chef d'expédition, ce qui en faisait une présence admise sans être vraiment remarquée — la façon dont on tolère un chat sur un navire, pour les souris et la compagnie. Elle était belle, dit-on, et d'une famille respectable de Galice. On lui accordait cela.
Ce que l'on remarquait moins, ou refusait de voir, c'est qu'elle tenait les comptes. Non pas par caprice ni pour occuper ses journées de houle, mais parce qu'elle avait un sens aigu de l'arithmétique et une mémoire des chiffres qui embarrassait parfois son mari. Elle savait combien de barils de farine restaient dans la cale, à la pièce près. Elle connaissait les noms de chaque matelot endetté. Elle avait lu les cartes de navigation avec la même attention que les documents de propriété foncière que son père lui avait appris à déchiffrer enfant.
Le but de l'expédition était ambitieux : retrouver les îles Salomon, que Mendaña avait aperçues lors d'un voyage précédent en 1568, et y fonder une colonie espagnole. L'entreprise avait la bénédiction du vice-roi du Pérou et les espérances vagues d'un continent austral riche en or — ce continent dont les géographes européens peuplaient leurs cartes avec une générosité inversement proportionnelle à leur connaissance effective des lieux.
Dès les premières semaines, les navigateurs se disputèrent sur la route à suivre. La traversée fut longue, la chaleur épuisante, et les hommes, comme il est d'usage en mer, découvrirent en eux-mêmes des ressentiments qu'ils n'avaient pas soupçonnés à terre. Isabel observait. Elle ne parlait pas beaucoup. Elle comptait.
Les îles Salomon n'étaient pas là où Mendaña les avait laissées — ou du moins, c'est ce que l'océan semblait suggérer. Il n'est pas facile de perdre un archipel, mais le Pacifique est vaste, et la navigation du XVIe siècle reposait sur des calculs que la mer ne prenait pas toujours la peine de valider. L'expédition finit par aborder aux îles Marquises, qu'elle baptisa ainsi, puis aux îles Santa Cruz, qui n'étaient ni les Salomon ni le paradis terrestre.
II. Le veuvage et ses complications
Mendaña mourut en octobre 1595, aux îles Santa Cruz, d'une fièvre qui n'en finissait pas. La colonie qu'il tentait de fonder mourait avec lui — le sol était hostile, les relations avec les habitants du lieu avaient tourné au massacre, et les colons espagnols, qui avaient traversé un océan pour trouver l'abondance, mouraient de dysenterie dans des cabanes de fortune.
Ce fut à ce moment qu'Isabel Barreto révéla une facette de sa personnalité que personne, apparemment, n'avait anticipée. Elle prit le commandement.
La chose était sans précédent. Non pas qu'il n'existât pas de femmes de caractère en Espagne et dans ses colonies — il en existait beaucoup — mais le commandement d'une flotte en pleine mer du Sud était une autre affaire. Les officiers présents, à commencer par le pilote Pedro Fernández de Quirós, regardèrent la veuve avec une expression que les témoignages de l'époque ne transcrivent pas explicitement mais que l'on peut aisément imaginer. C'était l'expression de quelqu'un qui se retrouve dans une situation que ses catégories mentales ne permettent pas encore de nommer.
Isabel ne leur laissa pas le temps de trouver les mots. Elle convoqua les capitaines restants, exposa la situation avec une clarté qui n'invitait pas à la discussion, et annonça que les navires mettraient le cap sur Manille. Elle signa les documents de commandement de sa propre main. Elle était désormais, de fait sinon encore tout à fait de droit, Général de la mer du Sud.
La traversée qui s'ensuivit fut un calvaire. Les hommes mouraient. Les provisions s'épuisaient. Les navires étaient en mauvais état. À bord, certains officiers murmuraient ; Isabel faisait mettre aux fers ceux qui murmuraient trop fort. Ce n'était pas une femme commode. Mais les navires avançaient.
III. Manille, et après
Ils atteignirent Manille en février 1596. L'accueil fut courtois mais tendu : on ne savait pas très bien comment traiter une femme qui se présentait comme chef d'expédition et réclamait en conséquence le respect dû à ce titre. Le gouverneur des Philippines renâcla, temporisa, chercha un biais légal pour contourner la situation. Isabel, qui avait traversé le Pacifique avec des hommes qui mouraient autour d'elle, ne se laissa pas impressionner par les paperasseries coloniales.
Elle obtint gain de cause sur l'essentiel, puis repartit. Elle se remaria rapidement — un certain Fernando de Castro, gouverneur par intérim, homme pratique qui comprit sans doute que l'épouse de Mendaña était un parti plus complexe que prévu mais qui n'en possédait pas moins des terres au Pérou et un titre qui valait quelque chose. Le mariage fut, dit-on, satisfaisant pour les deux parties.
La Couronne espagnole reconnut finalement ses mérites et lui accorda le titre d'Almirante — Amirante — des Mers du Sud. C'était un titre honorifique, ce qui signifie que l'on reconnaissait ce qu'elle avait accompli tout en s'assurant qu'elle ne le recommencerait pas sous ce titre précis. Les institutions ont leurs façons de rendre hommage qui ressemblent parfois à de la mise à distance.
Isabel Barreto disparaît ensuite des archives avec la discrétion de ceux qui n'ont plus rien à prouver. On perd sa trace quelque part entre Lima et l'Espagne, vers les premières années du XVIIe siècle. Elle avait alors entre quarante et cinquante ans selon les sources, ce qui en faisait, pour l'époque, une femme d'âge respectable.
IV. Ce que les îles gardent
Il reste d'elle peu de documents directs. Quelques signatures. Des mentions dans les journaux de bord d'autres navigateurs — Quirós parle d'elle avec une ambivalence soigneusement entretenue, comme on parle d'une expérience dont on n'est pas tout à fait remis. Des actes notariés à Lima. Et le titre, ce titre d'Almirante que nulle autre femme ne porta avant elle dans l'histoire de la navigation espagnole.
On pourrait s'étonner que l'histoire l'ait si longtemps ignorée. Mais l'histoire a ses habitudes, et les femmes qui commandent des flottes y entrent avec difficulté — non parce qu'elles manquent de substance, mais parce que les catégories dans lesquelles on range les grandes figures sont taillées depuis des siècles à une mesure particulière, et qu'il faut parfois attendre que le tissu s'étire.
Ce qui est certain, c'est qu'en 1596, quelque part dans le Pacifique, sur un navire qui prenait l'eau et des hommes qui mouraient, une femme de Galice a fait cap sur Manille, tenu ses registres à jour, et ramené ce qui pouvait encore l'être. Elle n'avait pas trouvé les îles Salomon. Elle avait trouvé autre chose, quelque chose que la cartographie de l'époque n'avait pas encore la case pour noter : la preuve qu'un commandement tenu avec rigueur n'a pas de sexe, même si les archives mettent du temps à l'admettre.
Les îles Marquises, elles, portent encore indirectement sa mémoire — elles furent nommées en l'honneur du Marquis de Cañete, vice-roi qui avait financé l'expédition, ce qui est la façon habituelle dont l'histoire attribue les honneurs. Mais quelqu'un était là pour voir ces îles, pour les noter, pour survivre au retour. Ce quelqu'un avait des yeux qui comptaient avec précision et une main qui savait signer un ordre.