Prague, hiver 1600.
La lumière du jour avait depuis longtemps quitté les hautes fenêtres du cabinet des curiosités. Il ne restait que la lueur vacillante de trois bougies disposées autour du fauteuil de l'Empereur.
Rodolphe II était assis, immobile. Mais il ne regardait pas le peintre. Il fixait le grand miroir de Venise placé juste derrière Giuseppe Arcimboldo. Dans le verre argenté, il voyait son propre visage : les traits tirés, la barbe grise, les cernes creusés par des nuits sans sommeil. C'était le visage d'un homme qui se méfie de son ombre. Un visage mortel.
Arcimboldo, lui, ne regardait pas le miroir. Il regardait l'Empereur, mais il ne voyait pas un homme. Il voyait un jardin en hiver, une terre en friche, une collection d'objets vivants.
— Vous ne peignez pas, Giuseppe, murmura Rodolphe d'une voix rauque. Vous attendez.
— Je cherche la lumière, Sire. Pas celle des bougies. L'autre.
— Il n'y a pas d'autre lumière. Il n'y a que ce reflet.
Rodolphe fit un geste vague vers le miroir.
— Ce verre ment. Il montre le temps qui passe. Il montre la peur. Comment pouvez-vous peindre cela ? Comment peindre un homme qui ne veut plus être vu ?
Arcimboldo posa sa palette sur la table. Le bruit sec du bois brisa le silence. Il se leva, fit le tour du chevalet et s'approcha de l'Empereur. Il ne s'inclina pas. Pour la première fois, il le regarda d'égal à égal.
— Vous avez raison, Sire. Si je peins l'homme, je peins votre fin. Je peins la maladie, la guerre, la vieillesse. Ce n'est pas un portrait, c'est un testament.
— Alors arrêtez.
— Non. Je vais vous peindre autrement. Je vais vous faire disparaître.
Rodolphe plissa les yeux, intrigué.
— Disparaître ?
— Oui. Je vais prendre votre front et le faire devenir le ciel d'hiver. Je vais prendre vos yeux et les faire devenir des baies de houx. Votre bouche sera une grenade ouverte, vos cheveux des racines et des feuilles sèches. Vous ne serez plus Rodolphe de Habsbourg. Vous serez Vertumne. Vous serez les Saisons.
Le peintre retourna à sa toile. Il ne trempa plus son pinceau dans les couleurs chair. Il prit du vert de vessie, de l'ocre jaune, du rouge garance.
Pendant des heures, aucun mot ne fut échangé. Rodolphe, d'abord tendu, commença à se détendre. À mesure qu'Arcimboldo effaçait ses traits sur la toile pour les remplacer par des éléments de la nature, l'Empereur sentait un poids quitter ses épaules. Il regardait toujours le miroir, mais il ne se reconnaissait plus dans le reflet. Il se reconnaissait dans la peinture.
Dans le miroir, il restait un vieil homme seul. Sur la toile, il devenait un empire fertile.
Arcimboldo posa enfin son pinceau, et recula son chevalet.
— Regardez, Sire.
Rodolphe se leva. Il s'approcha de la toile. Il chercha son nez, son menton, sa peau. Il ne trouva rien. Il vit des fruits, des légumes, des fleurs assemblés avec précision. Il vit une harmonie parfaite là où son propre visage était marqué par le chaos.
Il tendit la main pour toucher la peinture, mais s'arrêta avant le contact.
— Je ne suis pas là, dit-il doucement.
— Non, Sire. Vous êtes partout. Vous avez disparu pour mieux régner. L'homme peut mourir, mais les Saisons reviennent toujours.
Rodolphe resta longtemps devant l'œuvre. Dans la pénombre, son propre reflet dans le miroir semblait pâlir, comme s'il acceptait enfin de s'effacer devant l'immortalité de l'image. Il n'était plus le sujet du portrait. Il en était devenu l'esprit.
— Gardez ce tableau pour vous, Giuseppe, dit enfin l'Empereur en se détournant. Et laissez le miroir face au mur.
Ce soir-là, Rodolphe quitta le cabinet plus léger. Il avait compris le secret d'Arcimboldo : la seule façon de survivre à son propre règne, c'était de cesser d'être un homme pour devenir une allégorie. Il avait accepté de se dissoudre dans la peinture, laissant son corps aux soucis du monde, et gardant son âme dans l'abstraction des fruits et des saisons.
Deux solitudes s'étaient rencontrées : celle d'un peintre qui voyait des jardins dans les visages, et celle d'un empereur qui voulait devenir invisible pour être éternel.