côte nord-est de Madagascar, vers 1690
Il y a des lieux qui n'existent que parce qu'on a décidé qu'ils existeraient.
Libertalia était de ceux-là.
On dit qu'elle fut fondée par un Français nommé Misson, capitaine du Victoire, qui avait un jour posé la main sur la Bible à bord de son navire et prononcé devant son équipage des paroles que nul capitaine n'avait encore osé dire : Nous ne sommes les sujets de personne. Nous n'avons pas de roi. Nous n'avons pas de dieu. Nous avons seulement cette mer, et les uns les autres. Un prêtre défroqué nommé Caraccioli se tenait à ses côtés. Il avait lu Locke et Spinoza. Il croyait en l'égalité des hommes d'une façon que le siècle n'avait pas encore de mots pour nommer.
Ensemble, ils prirent la direction du cap de Bonne-Espérance, puis de Madagascar.
Ils cherchaient un endroit où recommencer.
La baie qu'ils choisirent s'appelait Diego Suarez — une longue échancrure dans la côte nord de l'île, profonde et calme, protégée des vents du large par une barre de roches rouges. Ils y débarquèrent en un matin brumeux, avec ce qu'ils avaient : quelques canons, des outils, des graines, et une idée. L'idée était simple à formuler et terrifiante à mettre en œuvre : bâtir une communauté où aucun homme ne posséderait d'autre homme, où la richesse serait partagée, où les races, les langues, les histoires ne seraient pas des hiérarchies mais des différences ordinaires, comme les couleurs des robes ou les préférences de table.
Ils construisirent des maisons. Puis des rues. Puis un port.
Les navires capturés en mer étaient dépouillés de leurs cales — marchandises, armes, métaux précieux — et tout versé dans un trésor commun dont chaque membre de la communauté recevait une part égale. Pas une part selon son rang. Pas une part selon sa race ou son pays d'origine. Une part, tout simplement. Le mot qu'ils utilisaient pour se désigner entre eux n'était pas pirate ni flibustier ni aucun de ces noms que les cours d'Europe leur donnaient avec horreur. Ils s'appelaient Liberi — les hommes libres.
Ce qui rend Libertalia difficile à raconter, c'est qu'on ne sait pas avec certitude si elle a vraiment existé.
L'unique source qui la décrit avec précision est un livre paru à Londres en 1724, A General History of the Robberies and Murders of the Most Notorious Pyrates, publié sous le nom de capitaine Charles Johnson — un nom qui n'appartient vraisemblablement à personne, ou peut-être à Daniel Defoe, ou peut-être à un personnage composite inventé pour l'occasion. Dans ce livre, le récit de Libertalia occupe deux longs chapitres. Misson et Caraccioli y sont décrits avec une précision romanesque qui a fait douter les historiens sérieux depuis trois siècles : trop beau, trop cohérent, trop parfait dans ses idéaux pour être tout à fait vrai.
Et pourtant.
Des marins de l'époque mentionnaient, dans leurs journaux de bord, des colonies étranges sur la côte malgache. Des rapports de la Compagnie des Indes évoquaient des établissements de pirates qui ne ressemblaient pas aux repaires ordinaires — trop organisés, trop stables, avec des traces de gouvernance, de culture, de permanence. Des Malgaches de la région conservaient des mémoires orales de communautés métissées installées sur leurs côtes, bâties à la jonction des mondes. Des pièces de monnaie, des fragments d'architecture, des ossements mêlés d'origines disparates ont parfois remonté du sol de Diego Suarez.
Rien de suffisant pour prouver. Rien de suffisant pour démentir.
Libertalia vit dans cet entre-deux, qui est peut-être son vrai pays.
Si elle a existé — et quelque chose en elle a existé, d'une façon ou d'une autre, même si ce n'est pas exactement sous cette forme — alors sa durée fut brève. Dix ans, peut-être quinze. Assez longtemps pour y naître des enfants qui ne connaissaient que cette façon d'être au monde. Assez longtemps pour que sa rumeur traverse les océans et troublât les nuits des marchands et des rois.
La fin vint, comme toujours, de l'extérieur et de l'intérieur à la fois.
Les populations malgaches voisines, lassées des raids qui approvisionnaient la colonie, attaquèrent un matin avec des forces que la petite communauté ne put absorber. Misson, dit-on, prit la mer avec ce qui restait du trésor et disparut dans une tempête. Caraccioli fut tué lors de l'assaut. Les survivants se dispersèrent sur l'île, sur les côtes de l'Afrique, dans les ports de l'Océan Indien. Ils emportèrent avec eux une mémoire qui ne ressemblait à rien d'autre : celle d'un endroit où les règles du monde avaient, pendant quelques années, été différentes.
Ce qui demeure — qu'on y croie comme à un fait ou comme à un mythe — c'est la question que Libertalia posait.
Le dix-septième siècle finissant était un siècle de traites, d'empires, de hiérarchies codifiées en lois et bénies par des Églises. La richesse passait du sud au nord, du bas vers le haut, des corps enchaînés vers les mains des actionnaires. Misson et Caraccioli, qu'ils aient existé ou non, représentaient une pensée qui n'avait pas encore de nom respectable : que l'ordre du monde n'était pas naturel. Qu'il avait été construit. Et que ce qui avait été construit pouvait être défait et rebâti autrement.
Ils ne réussirent pas. Peut-être ne pouvaient-ils pas réussir, perdus sur une côte de Madagascar avec quelques centaines d'hommes et des idéaux trop larges pour un si petit territoire. Peut-être la violence qui les nourrissait — les navires capturés, les équipages menacés — portait-elle en elle la contradiction qui les condamnait. On ne bâtit pas impunément une fraternité sur des fondements de pillage.
Mais ils posèrent la question. Et la question survécut.
Quand les philosophes des Lumières, quelques décennies plus tard, commencèrent à écrire sur le contrat social, sur l'état de nature, sur les droits inaliénables de l'individu, ils ne citèrent pas Libertalia. Ils ne pouvaient pas la citer — elle n'était peut-être qu'une légende. Mais quelque chose de sa logique circulait déjà dans l'air, comme ces graines que portent les vents d'une île qu'on ne reverra jamais.
Il y eut une République des pirates sur une baie de Madagascar.
Elle dura le temps d'une vie d'enfant.
Elle rêvait de l'égalité des hommes à une époque où cette idée était encore un délit.
Et peut-être n'a-t-elle jamais existé que pour cela : pour que nous puissions nous demander ce qu'il aurait fallu, pour qu'elle dure.