Tunde n'a jamais crié. Lorsque le médecin a frappé ses fesses pour la première fois, le nouveau-né a ouvert des yeux grands comme des lunes, fixant la lumière crue de la salle d'accouchement avec une gravité qui a glacé le sang de la sage-femme. Il n'y avait pas de vie dans ce regard, seulement une reconnaissance lasse, comme celle d'un voyageur qui retrouve un lieu où il a déjà souffert.
Grandir avec Tunde, c'était vivre auprès d'un fantôme. À dix ans, il ne jouait pas. Il s'asseyait sous l'arbre à pain et regardait les autres enfants courir avec une pitié douce. À vingt ans, la mélancolie n'était plus un trait de caractère, mais une seconde peau, plus épaisse que la sienne. Il réussissait tout ce qu'il entreprenait avec une facilité déconcertante, comme s'il suivait un script écrit avant son premier souffle, mais chaque succès lui arrachait un soupir.
À trente ans, épuisé par ce deuil d'une vie qu'il n'avait pas encore perdue, il consulta un Babalawo à Ile-Ife. Le vieux prêtre jeta les noix de kola et les cauris sur le plateau d'Ifá. Les signes s'alignèrent, non pas comme une prédiction, mais comme un rappel.
— Ton Ori (ta tête intérieure) s'est agenouillé devant Olodumare avant ta venue, dit le prêtre d'une voix rauque. Tu as demandé une vie lourde. Tu as choisi la douleur comme enclume.
— Pour quoi faire ? demanda Tunde, la voix brisée.
— Pour forger une œuvre qui nécessite le feu. Mais tu as bu de l'eau d'oubli en traversant le voile. Tu ne te souviens pas du marteau.
Tunde rentra chez lui avec ce poids supplémentaire : la complicité. Il n'était pas une victime du sort, comme Elsie Venner mordue par le serpent. Il était le signataire de son propre contrat. Le conflit devint insoutenable. S'il cherchait le bonheur, la tranquillité, l'amour simple, il trahirait son Ori. Il deviendrait un homme "médiocre" au sens spirituel, un déserteur de sa propre destinée. Mais s'il acceptait la souffrance, il validait un pacte dont il ignorait le but.
Un soir, alors qu'une crise de larmes le secouait sans raison, il vit une jeune femme sur le pont, prête à sauter. Il ne la retint pas avec des mots de joie, ni avec des promesses de bonheur. Il s'assit près d'elle sur le parapet et lui parla de la beauté terrible de la douleur, de la nécessité de la brûlure pour purifier l'âme. Il lui parla avec l'autorité de celui qui connaît le prix du pacte. La femme descendit du rebord.
Ce jour-là, Tunde comprit. L'oeuvre n'était pas un livre, ni un empire. L'oeuvre, c'était lui. Sa souffrance était un phare. En acceptant consciemment sa mélancolie, il la transformait en empathie pure. Il ne chercha plus à guérir. Il choisit de porter sa croix non plus comme un esclave, mais comme un roi portant sa couronne. Il avait retrouvé son Ayanmo. Il était enfin libre, car il avait consenti à ses chaînes.