Je l'ai connue debout.
C'est ce que les gens oublient, quand ils imaginent une régente, une femme au pouvoir par défaut, par vacance du trône, par la simple absence d'un homme adulte à couronner. Ils imaginent quelqu'un d'assis, d'en retrait, de temporaire. Ils imaginent une attente.
Hatchepsout ne savait pas attendre.
J'avais deux ans quand mon père mourut. Elle était déjà là — elle avait toujours été là, épouse royale, fille de pharaon, porteuse d'un sang plus pur que le mien par sa mère. Ma propre mère n'était qu'une épouse secondaire, une Syrienne dont le ventre avait produit l'héritier mâle que la Grande Épouse royale n'avait pas donné. Dans la hiérarchie de la cour, Hatchepsout me dépassait de plusieurs coudées, et elle le savait, et moi je ne savais encore rien.
Elle fut régente. Cela semblait raisonnable à tous. Un enfant de deux ans ne gouverne pas l'Égypte — même les dieux l'admettent. Elle prit les rênes. Personne ne s'y opposa vraiment. On attendit qu'elle les rende.
Elle ne les rendit pas.
La septième année de mon règne nominal, elle se fit couronner pharaon. Pas régente, pas tutrice, pas conseillère du roi — pharaon. Elle porta la double couronne, le némès rayé, la barbe postiche d'or tressé que portaient les hommes depuis que l'Égypte était l'Égypte. Elle fit graver son nom dans des cartouches. Elle se fit représenter les jambes écartées dans la posture des dieux masculins, les épaules carrées, la poitrine plate des statues rituelles.
Je vivais à la cour. Je la regardais. J'apprenais à me battre.
Ce qu'on ne comprend pas toujours, c'est qu'elle ne prétendait pas être un homme. Ce n'était pas un déguisement destiné à tromper quelqu'un — personne n'était trompé. Tout le monde savait. Les prêtres, les scribes, les généraux, les marchands nubiens qui venaient échanger leur ébène et leur ivoire à Thèbes — tous savaient qui était Hatchepsout. La barbe postiche n'était pas un mensonge. C'était un argument. Elle disait : les attributs du pouvoir sont à moi parce que le pouvoir est à moi. Elle utilisait les symboles comme d'autres utilisent les soldats. Méthodiquement. Sans état d'âme apparent.
Senmout l'y aida. Je ne prononçais pas son nom non plus, plus tard — mais lui pour d'autres raisons. Architecte, intendant, tuteur de sa fille Néférourê, porteur d'une soixantaine de titres dont certains n'avaient jamais été accordés à quiconque d'aussi obscurément né. Un homme sorti de rien, fils d'un fonctionnaire de province, qui construisit pour elle Deir el-Bahari comme on bâtit un argument définitif contre l'oubli. Les terrasses montant vers la falaise, les colonnes d'albâtre, les reliefs narrant sa naissance divine — Amon lui-même visitant sa mère, lui-même son père — tout cela, c'était Senmout qui le calculait, qui le commandait, qui veillait à ce que la pierre dise ce que les mots ne pouvaient pas dire assez fort.
On murmurait qu'il était son amant. Je ne sais pas. Je sais qu'ils construisirent ensemble quelque chose qu'il m'a fallu des décennies à ne pas tout à fait détruire.
Elle gouverna vingt ans. Vingt ans pendant lesquels l'Égypte prospéra, ce que je dois admettre parce que les comptes ne mentent pas et que les comptes étaient bons. Elle envoya une expédition à Pount — le pays des parfums, au-delà de la mer Rouge — et les bateaux revinrent chargés d'encens, de myrrhe vivante transplantée en motte, d'ébène, d'électrum, de singes et de peaux de panthères. Elle fit graver le récit complet sur les murs de son temple : les bateaux, les arbres, la reine de Pount aux jambes gonflées d'une maladie étrange, les Égyptiens qui marchent dans un pays dont ils ne savent pas le nom exact. Une expédition de commerce présentée comme une épopée divine.
Elle savait que les murs parlent plus longtemps que les hommes.
Je partis en campagne à seize ans. C'était peut-être elle qui l'avait voulu — me donner de quoi occuper mes mains et ma tête, tenir à distance un garçon qui grandissait et dont on ne pouvait pas éternellement ignorer qu'il était pharaon de nom. Je combattis. J'appris ce que les années de cour ne m'avaient pas appris : que le monde se gagne mètre par mètre, que les hommes obéissent à celui qui est là, devant, dans la poussière. J'aimais la guerre d'un amour simple que je n'ai jamais eu pour la politique.
Elle mourut l'an quarante-deux de mon règne nominal. Le trente-deuxième de son règne réel. Elle était vieille, malade d'un cancer des os selon ce que ses restes révèlent — j'apprends cela de loin, d'une époque où d'autres examineront ce qui reste d'elle. Elle mourut sans qu'on ait eu besoin de la tuer, ce que certains ont insinué. Elle mourut simplement, comme tout le monde finit par mourir.
Et alors je pris mes ciseaux. Métaphoriquement parlant.
Ce fut patient, méthodique, et commença vingt ans après sa mort — peut-être parce que j'attendis que tous ceux qui l'avaient connue en vie aient disparu, peut-être parce que j'attendis d'être assez vieux pour trouver cela urgent.
Ses statues furent brisées, enterrées dans des fosses près de son temple — non détruites complètement, je remarque, comme si la destruction totale répugnait même à ceux qui obéissaient à mes ordres. Ses cartouches furent martelés dans la pierre, son nom rogné aux endroits où il apparaissait. Dans les représentations officielles, on la remplaça par moi, par mon père, par mon grand-père — n'importe quel homme dont le règne pouvait combler le blanc laissé par son effacement.
Je voulais qu'elle n'ait jamais existé. C'est une ambition compréhensible, quand on a passé vingt ans à régner sous un autre nom.
Ce que je n'avais pas prévu, c'est que l'absence crie.

Trois mille ans plus tard, les hommes regarderont les murs mutilés, les cartouches évidés, les statues enfouies, et ils comprendront qu'on a voulu cacher quelque chose de grand. L'effacement lui-même sera la preuve. Ils creuseront, ils compareront, ils reconstitueront le nom lettre par lettre depuis les endroits où mes ouvriers avaient mal fait leur travail ou n'avaient pas eu le temps. Hatchepsout. Ils le prononceront dans des langues qu'aucun de nous deux n'aurait pu imaginer.
Je lui ai rendu l'immortalité en essayant de la lui prendre.
C'est peut-être sa dernière victoire. Je ne suis pas sûr qu'elle l'ait prévue — mais elle était assez intelligente pour l'avoir prévu, et c'est ce qui me dérange encore.