Venise, 1756
Giacomo Casanova contemplait le plafond de sa cellule sous les toits du palais des Doges. Des plaques de plomb recouvraient ces toits, d'où le nom sinistre de cette prison : les Plombs. En été, la chaleur y était insupportable. En hiver, le froid vous transperçait jusqu'aux os. Mais le pire n'était ni la chaleur ni le froid. C'était l'impossibilité de l'évasion.
Du moins, c'est ce que tout Venise croyait. Personne ne s'était jamais échappé des Plombs. Personne.
Casanova, emprisonné depuis quinze mois pour des accusations d'impiété et de pratiques magiques qui masquaient mal les véritables raisons politiques de son incarcération, avait décidé de devenir le premier à s’en évader.
Le plan impossible
L'idée lui était venue par hasard, ou plutôt par désespoir. Un moine emprisonné dans la cellule voisine, le père Balbi, avait réussi à communiquer avec lui en glissant des messages sous la porte. Balbi était un personnage peu recommandable, même pour un moine, mais c'était justement le genre d'homme qu'il fallait pour une entreprise aussi folle.
Casanova avait obtenu, par ruse, un morceau de fer qu'il avait patiemment aiguisé contre le sol de pierre. Mois après mois, pendant que les gardes le croyaient résigné à son sort, il avait creusé le plancher de sa cellule, sous son lit, travaillant uniquement la nuit, étouffant le bruit avec ses couvertures.
Mais à quelques jours de la percée finale, les autorités décidèrent de le transférer dans une cellule "plus confortable". Désastre. Son nouveau cachot était intact. Des mois de travail perdus.
Casanova, au bord du désespoir, eut alors une idée audacieuse. Il cacha son outil de fer dans un gros livre de prières et l'envoya "par charité chrétienne" au père Balbi. Le message était clair : c'était au moine de creuser maintenant.
La nuit de tous les risques
Le 31 octobre 1756, tout était prêt. Balbi avait percé le plafond de sa cellule et pouvait accéder aux combles. De là, il rejoignit la cellule de Casanova par le toit et l'aida à passer par le trou qu'il avait créé.
Les deux hommes se retrouvèrent dans les combles obscurs du palais des Doges, au cœur même du pouvoir vénitien. Un faux pas, un bruit suspect, et tout serait fini.
Ils progressèrent en rampant sur les poutres, dans l'obscurité presque totale. Casanova, élégant libertin habitué aux salons dorés, se traînait maintenant comme un rat dans la poussière et la peur. À plusieurs reprises, ils manquèrent de tomber à travers le plafond, ce qui les aurait précipités directement dans les appartements officiels du palais.
Après des heures d'une progression terrifiante, ils atteignirent une fenêtre donnant sur le toit. Casanova la força avec son outil de fer. Ils émergèrent enfin à l'air libre, sur les toits de plomb qui donnaient leur nom à la prison.
L'audace suprême
Mais le plus dangereux restait à venir. Ils étaient sur le toit du palais des Doges, au cœur de Venise, sans corde, sans plan précis. L'aube approchait. Dans quelques heures, l'alarme serait donnée.
Casanova examina les environs. Une fenêtre, quelques mètres plus bas, semblait accessible. Il décida de descendre en s'accrochant aux ornements de pierre. Le vertige le saisit à mi-chemin, mais il se força à continuer. Balbi le suivit, tremblant de peur.
La fenêtre, heureusement, n'était pas verrouillée. Ils se retrouvèrent dans un couloir du palais. Non plus dans la prison, mais dans les étages nobles. C'était à la fois une chance et un danger mortel. Si quelqu'un les découvrait maintenant, déguenillés, couverts de poussière, aucune explication ne tiendrait.
Casanova prit une décision qui relevait du génie ou de la folie : plutôt que de se cacher, il décida d'agir comme s'ils avaient parfaitement le droit d'être là. Il épousseta ses vêtements du mieux qu'il put, redressa son tricorne, et marcha d'un pas décidé vers l'escalier principal.
Un garde, somnolent, les croisa. Casanova le salua avec une arrogance naturelle, comme un patricien pressé. Le garde, intimidé ou simplement encore endormi, s'inclina et les laissa passer.
La liberté retrouvée
Ils descendirent le grand escalier du palais des Doges, traversèrent des couloirs où résonnaient leurs pas, passèrent devant des salles où dormaient peut-être les mêmes magistrats qui avaient ordonné l'emprisonnement de Casanova.
La porte principale était fermée, naturellement. Mais une porte de service, utilisée par les domestiques, céda après quelques minutes d'efforts. Casanova et Balbi se retrouvèrent sur la Piazzetta, face à la lagune qui scintillait dans la lumière grise de l'aube.
Ils étaient libres.
Casanova héla une gondole comme s'il rentrait simplement d'une nuit de fête. Le gondolier, blasé, ne posa aucune question. À Venise, on ne posait jamais de questions aux hommes qui hélaient une gondole à l'aube.
Quelques heures plus tard, après avoir récupéré de l'argent caché chez des amis fidèles, Casanova quittait Venise. Il ne reviendrait que bien des années plus tard, sous un autre nom, pour un bref séjour.
L'évasion des Plombs fit sensation dans toute l'Europe. Casanova lui-même raconta l'histoire à de nombreuses reprises, chaque fois avec un peu plus de détails dramatiques. Certains détails étaient exagérés, peut-être, mais l'essentiel était vrai : il avait réussi l'impossible.
Des années plus tard, alors qu'il écrivait ses Mémoires dans le château de Dux en Bohême, Casanova consacrerait de longues pages à cette évasion. Pour lui, elle symbolisait bien plus qu'une simple fuite. C'était la preuve qu'aucune prison, qu'aucun destin n'était définitif pour l'homme qui refuse d'accepter l'inacceptable.
"J'ai été emprisonné sous les Plombs," écrivit-il. "J'en suis sorti. C'est tout ce qu'il faut savoir."
Mais Venise, elle, n'oublia jamais l'homme qui avait osé s'échapper de l'inéchappable. Et Casanova n'oublia jamais Venise, cette cité qui l'avait fait naître, qui l'avait emprisonné, et qui, malgré tout, restait gravée dans son cœur comme la seule véritable patrie qu'il eût jamais connue.