Histoire

Le Roi sans titre

Publiée le 18 mai 2026
Le Roi sans titre
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Tamar de Géorgie — Roi des Rois Reine de Géorgie, 1184–1213
Sous son règne, la Géorgie atteignit son apogée territoriale et culturelle, tenant en échec sultans, atabeg et prétendants au mariage avec une égale aisance. L'Église orthodoxe la canonisa. Le plus grand poète de son temps lui dédia son œuvre entière. L'histoire l'appela Tamar la Grande.

Il n'existait pas de mot, en géorgien du XII siècle, pour désigner ce qu'elle allait devenir. La langue disposait de dedopali — la reine, l'épouse du roi — et de mepe — le roi, le souverain absolu. Quand Tamar monta sur le trône en 1184, ses sujets choisirent le second terme. Pas par inadvertance. Par exactitude.
Son père, Georges III, n'avait pas de fils. Il avait en revanche une fille dont l'intelligence avait été remarquée dès l'enfance, formée aux affaires du royaume par sa tante Rousoudan — diplomate accomplie, femme de cour redoutable — avant d'être associée au trône à l'âge de dix-huit ans. Lorsque Georges mourut au printemps 1184, la noblesse géorgienne se retrouva face à une héritière désignée, couronnée, et parfaitement consciente de ce qu'elle représentait.
Elle ne leur facilita pas la tâche. Ou plutôt : elle leur laissa croire qu'elle le ferait.


Les grands féodaux réclamèrent un second couronnement — manière de signifier que le premier, ordonné par le père, n'avait pas force de droit sans leur consentement. Tamar accepta. Ils exigèrent le renvoi de certains ministres de sang non-noble. Elle céda encore. Puis un seigneur du nom de Qoutlou Arslan proposa ce qui ressemblait à un parlement nobiliaire, une assemblée indépendante du palais, installée juste en face de la résidence royale — comme une ombre concurrente. Là, elle s'arrêta. Fit arrêter Qoutlou. Offrit aux autres un pardon qu'ils auraient été fous de refuser. Le mot pardon sonnait comme une grâce. Il avait le goût d'un avertissement.


Restait la question du mariage. La cour, l'Église, la tante elle-même : tout le monde s'accordait sur la nécessité d'un héritier. Tamar n'était pas opposée au principe — elle était opposée à perdre le contrôle de ce qu'elle avait mis des années à construire. On lui présenta Youri Bogolioubski, fils d'un prince de Kiev, vaillant soldat et homme de caractère — le mauvais genre de caractère. Le mariage fut contracté en 1185. Pendant deux ans, Youri but, combattit brillamment pour la Géorgie, et frappa sa femme. Tamar supporta. Puis Tamar documenta. En 1187, elle convoqua le conseil, exposa les faits — ivrognerie, débauche, brutalité — et obtint le divorce. Youri fut renvoyé à Constantinople avec une généreuse compensation et l'ordre de ne plus revenir.


Il revint deux fois. À la tête d'armées coalisées, décidé à reprendre par la force ce qu'il n'avait pas su garder. Il fut défait les deux fois.
Libérée de cette première union, Tamar choisit elle-même son second époux : David Soslan, prince ossète élevé à la cour géorgienne, homme loyal et fin stratège. Ce mariage fut, par tous les témoignages, une réussite. Ils eurent deux enfants. David mena les armées sur le terrain pendant que Tamar gouvernait depuis Tbilissi — non par incapacité, mais par division efficace des rôles. Elle accompagnait les troupes jusqu'à mi-parcours, les bénissait, les envoyait, et rentrait administrer un empire dont les frontières ne cessaient de reculer vers l'est et le sud.


Les victoires s'accumulèrent avec une régularité qui tenait du vertige. Chamkor en 1195, contre l'atâbeg d'Azerbaïdjan. Basiani en 1202, contre le sultan seldjoukide Rukn al-Din, qui avait eu l'imprudence d'envoyer une lettre appelant Tamar à se rendre — et lui proposant, en échange de sa soumission, de la prendre pour femme, ou à défaut pour concubine. La réponse de Tamar fut d'une courtoisie absolue et d'une clarté totale : elle plaçait sa confiance non dans les armées humaines mais dans la main de Dieu ; qu'il juge.

Dieu, apparemment, était de son côté : l'armée de Rukn al-Din fut anéantie. En 1204, quand les croisés latins s'emparèrent de Constantinople et que deux princes Comnènes se retrouvèrent sans empire, Tamar les aida à fonder celui de Trébizonde sur la mer Noire — manière d'étendre son influence jusqu'aux rives pontiques sans y verser une goutte de son propre sang.


Ce règne n'était pas que conquête. C'était aussi — peut-être surtout — une floraison. Les chroniqueurs géorgiens parlent d'un âge d'or, et pour une fois la métaphore n'est pas usurpée : construction de monastères, de routes, d'institutions ; invitation des meilleurs artistes, lettrés et philosophes du monde caucasien et persan. Et dans ce foisonnement, un poète du nom de Shota Roustaveli composa Le Chevalier à la peau de panthère, l'épopée nationale géorgienne — une œuvre où les héros sont égaux quelle que soit leur naissance, où les femmes aiment et décident, et dont on dit qu'elle fut dédiée à Tamar. L'histoire d'un amour impossible entre un chevalier et une reine. La reine, dans le poème, gouverne seul. Le chevalier pleure.


Tamar mourut en janvier 1213. Elle avait cinquante-deux ans, un empire qui courait de la mer Noire à la Caspienne, et un titre dont les scribes de cour ne savaient toujours pas comment le conjuguer au féminin. Ils ne résolurent pas le problème. Ils l'intitulèrent simplement Roi des Rois, Reine des Reines, Gloire du Monde et de la Foi, Champion du Seigneur. Quelque chose pour chaque langue. Aucun mot qui suffise.


L'Église orthodoxe géorgienne la canonisa. Elle est commémorée le premier mai. Les Géorgiens disent son nom comme on dit celui d'un pays : avec une certaine façon de se tenir droit.

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