Carnuntum, hiver 175.
Le Danube pris dans les glaces depuis trois semaines.
La neige tombe depuis l'aube, une neige sans ambition — pas les grands flocons spectaculaires qui font croire au monde à sa propre beauté, mais la petite neige grise, serrée, qui ne couvre pas la boue, qui s'y mêle. Marcus Aurelius est debout depuis avant le jour. Il a dormi quatre heures, peut-être moins. Les médecins ont recommandé le repos ; les généraux ont recommandé la contre-offensive avant le dégel ; le Sénat, dans des lettres qui mettent trois semaines à arriver de Rome, a recommandé la prudence. Tout le monde recommande quelque chose.
Il s'est habillé seul, comme souvent, parce qu'il n'y a pas grand-chose à apprécier dans le cérémonial du matin quand il fait ce froid et qu'on est en campagne militaire depuis bientôt sept ans.
L'armée a perdu six cents hommes en quinze jours, pas au combat — à la fièvre, au froid, à une épidémie qui ne porte pas encore de nom mais que les soldats appellent la pâle parce qu'elle laisse ses victimes avec la même teinte de cire que les bougies. Marcus connaît cette maladie depuis Rome, depuis la grande peste. Il sait ce qu'elle fait. Il sait surtout qu'il ne peut pas l'arrêter.
C'est la chose qu'il a mis le plus longtemps à comprendre, et qu'il comprend encore imparfaitement — non pas que certaines choses lui échappent (ça, il l'a admis très jeune, il n'a jamais été de ces hommes qui croient tenir le monde entre leurs mains), mais que l'échapper lui soit supportable. Que l'impuissance ne soit pas une humiliation.
Il marche le long du fossé qui borde le camp. L'air sent le bois brûlé et quelque chose de plus âcre qu'il préfère ne pas identifier. Ses bottes font un bruit mou dans la neige fondue. Derrière lui, à distance respectueuse, deux gardes qui ont froid et le montrent dans leur façon de serrer les épaules. Il ne leur dit rien. Le froid n'est pas de sa faute, il n'y a rien à dire.
Ce qui dépend de lui, en ce moment : choisir la route de ravitaillement, signer les lettres qui attendent depuis hier, décider si le tribun Gallicus mérite d'être sanctionné pour sa retraite de la semaine passée ou si les circonstances justifiaient ce recul. Penser correctement à ces questions. Ne pas se laisser égarer par la fatigue ou la mauvaise humeur. Rédiger ce soir quelques lignes dans son carnet, non pour la postérité — il s'en moque profondément — mais parce que mettre les pensées par écrit les oblige à une forme, et que la forme est déjà une discipline.
Ce qui ne dépend pas de lui : la neige. La pâle. Le fait que la Marcomanie soit peuplée de gens qui ne veulent pas être gouvernés par Rome et qui ont, sur ce point, des arguments que Marcus trouve personnellement recevables. Le fait que Faustine soit morte l'automne dernier à Halala, d'une attaque soudaine, en pleine route, et qu'il n'y avait rien à faire sinon ordonner que l'on fasse d'Halala une ville et que la ville porte son nom, parce que c'est ce que font les empereurs, ils transforment les catastrophes en géographie.
Il pense à elle souvent — trop souvent pour un homme qui se dit stoïcien, dirait Epictète, mais Epictète était un esclave libéré sans femme ni enfants et n'avait pas eu à construire quarante ans de vie commune avec quelqu'un. Marcus le pense sans amertume. Epictète avait raison sur les principes. La vie, elle, s'arrange toujours pour déborder les principes.
La neige continue. Il continue aussi. Il rentre dans sa tente, ôte ses gants, s'assoit à la table encombrée de cartes et de rapports. Une bougie crache dans le courant d'air. Il la regarde une seconde — cette petite flamme qui ne dépend de lui que si quelqu'un l'a allumée et qu'il ne l'éteint pas — puis il commence à lire.
Dans ses carnets, ce soir-là ou un autre soir de cette même campagne, il écrira quelque chose dans le genre de : Ne pas attendre que la République de Platon se réalise, mais se contenter d'avancer, si peu que ce soit, et tenir ce petit progrès pour quelque chose. Personne n'est censé lire ça. Il l'écrit quand même. C'est ce qui dépend de lui.
L'armée romaine stationna dans la marche du Danube jusqu'au printemps 175. Marcus Aurelius rentra à Rome sans avoir terminé la guerre. Il mourut en campagne cinq ans plus tard, en 180, au même endroit ou presque, avec ses carnets
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