Sur les hauteurs de Moray, là où la terre se creuse en cercles parfaits comme une coupe offerte au ciel, quelque chose s'était brisé. Depuis trois lunes, la terrasse la plus basse — celle où l'on cultivait les plantes des vallées chaudes — ne produisait plus rien. Les plants de coca jaunissaient avant l'heure, les piments pourrissaient sur pied, et même les herbes sauvages refusaient de pousser. Les paysans parlaient d'une huaca en colère, d'un esprit de la terre qu'on avait offensé. Ils avaient multiplié les offrandes : feuilles de coca, graisse de lama, chicha répandue sur le sol. Rien n'y faisait. La terre restait muette.
On fit appel à Killa. Elle arriva au petit matin, quand la rosée mouille encore les pierres. Elle ne commença pas par interroger les paysans. Elle descendit dans les cercles, lentement, comme on descend dans un puits. Elle s'agenouilla et prit une poignée de terre. Elle la porta à ses narines. Elle la frotta entre ses doigts. Elle la goûta. Puis elle ferma les yeux et écouta — non pas les voix des hommes, mais le silence de la terre elle-même.
Elle resta ainsi longtemps. Les paysans, inquiets, chuchotaient entre eux. Certains disaient qu'elle était folle, d'autres qu'elle parlait aux esprits. Killa ne les entendait pas. Elle sentait autre chose : une absence. Pas une malédiction, pas une colère. Une absence de mains.
Elle remonta vers le village et demanda qu'on lui amène le gardien des terrasses, un homme nommé Llanqui, qui s'occupait des lieux depuis vingt ans. Il arriva, courbé, les yeux baissés. « Depuis quand, demanda Killa, n'avez-vous plus personne pour vous aider ? » Llanqui hésita. « Depuis la saison des pluies, répondit-il. Mon fils est parti à Cusco. Les autres ont été appelés pour les travaux du Sapa Inca. Je suis seul. »
Killa hocha la tête. Elle retourna sur les terrasses et montra aux paysans ce qu'elle avait vu : la terre n'était pas maudite. Elle était épuisée. Les cercles de Moray ne sont pas de simples champs — ce sont des laboratoires où l'on teste les plantes à différentes altitudes. Chaque terrasse a son microclimat, son équilibre. Quand Llanqui était seul, il n'avait plus pu entretenir les canaux d'irrigation, déplacer les pierres qui protègent du gel, alterner les cultures comme il le fallait. La terre n'était pas en colère. Elle était abandonnée.
On rappela les travailleurs. On nettoya les canaux. On replanta avec soin, en respectant les anciens rythmes. Trois lunes plus tard, la terrasse la plus basse reverdissait. Killa ne dit jamais aux paysans qu'il n'y avait jamais eu d'esprit en colère. Parfois, le mystère n'est pas dans l'invisible — mais dans ce qu'on a cessé de voir.