Helmut Bauer avait soixante-sept ans quand sa fille lui apporta les cartons.
Ce n'étaient pas vraiment ses cartons — c'étaient ceux de sa mère à elle, sa propre mère, Ingrid, morte en mars après dix-huit mois de maladie que tout le monde avait vu venir sauf, semble-t-il, Helmut. Il y avait là des photos, des lettres, des relevés de comptes, les papiers que les gens gardent sans savoir pourquoi et qui deviennent, une fois qu'ils sont morts, des preuves de quelque chose.
Sa fille s'appelait Marlene. Elle avait quarante ans, le même front que sa mère, et la façon qu'avait Ingrid de poser ses affaires n'importe où en entrant dans une pièce — une habitude qui avait rendu Helmut fou pendant trente-deux ans de mariage et qui, depuis mars, lui serrait la gorge chaque fois qu'il y pensait.
— Je n'ai pas la place, avait-il dit.
— Papa, tu as un grenier entier.
— Ce grenier est plein.
— Il est plein de rien.
C'était vrai. Il était plein de rien — de skis qu'il n'utilisait plus, de valises dépareillées, d'une machine à coudre qu'Ingrid avait achetée en 1989 et n'avait jamais ouverte. Marlene avait monté les cartons le dimanche, les avait posés contre le mur du fond, et était redescendue sans s'attarder, parce qu'elle avait ses propres enfants, sa propre maison, et son propre deuil à gérer.
Helmut était resté au grenier.
C'était une habitude qu'il avait prise sans s'en apercevoir — monter là-haut en fin d'après-midi, quand la lumière déclinait et qu'il n'y avait plus rien de précis à faire. Il y avait une chaise pliante et une fenêtre mansardée qui donnait sur le jardin. Il s'asseyait. Il regardait.
Au début, il n'ouvrit pas les cartons. Il les regardait du coin de l'œil comme on regarde un voisin qu'on n'a pas encore salué et avec qui le silence s'est installé trop longtemps pour qu'on le rompe sans effort. Puis un soir il en ouvrit un, sans raison particulière, et tomba sur une photo de leur premier appartement à Hanovre, les deux buffets orange qu'Ingrid avait choisis contre son avis à lui, et la cuisinière qui fumait dès qu'on montait au-dessus de 180 degrés.
Il resta longtemps avec cette photo.
Ce qu'il avait dit à propos des buffets, à l'époque, n'était pas gentil. Ce qu'il avait dit sur la cuisinière non plus, ni sur d'autres choses, dans d'autres années, dans d'autres appartements. Ingrid avait le dos large et ne se défendait pas toujours, ce qui était une façon de se défendre qui lui avait pris vingt ans à comprendre. Quand il avait compris, il avait changé — pas entièrement, parce que personne ne change entièrement, mais assez pour que Marlene, enfant, puis adolescente, puis adulte, ait deux pères dans ses souvenirs : celui d'avant et celui d'après.
Il ne savait pas quel père Ingrid avait préféré. Il n'avait pas posé la question. C'était peut-être ça, le fond du problème.
Les cartons contenaient aussi des lettres — pas les siennes à lui, des lettres à elle, d'une amie qui vivait en Suède et avec qui Ingrid avait entretenu une correspondance pendant quarante ans. Helmut ne les lut pas. Il les tint dans sa main un moment, sentit le poids du papier, les posa. Il y avait quelque chose d'indécent à lire ce qu'une morte avait reçu d'une autre femme, pour des yeux qui n'étaient pas les siens.
Mais leur seul poids lui dit quelque chose. Ingrid avait une vie intérieure qu'il connaissait mal. Elle avait des correspondantes, des fidélités, des peines qu'elle confiait à d'autres. Ce n'était pas un reproche — simplement un fait qu'il n'avait pas mesuré pendant qu'elle était là.
Dehors, le jardin passait du vert au gris. Le voisin rentrait sa tondeuse. Un enfant criait quelque chose dans la rue.
Helmut pensa à ce qu'il aurait pu faire différemment. C'était une liste longue, familière, qu'il avait commencé à tenir depuis mars et qui ne lui apportait rien — ni soulagement ni compréhension, seulement le sentiment d'un homme qui retourne un caillou pour trouver un autre caillou en dessous. Le regret fonctionnait comme ça : il promettait une conclusion et n'en livrait aucune. Il occupait l'espace sans le meubler.
Il posa les lettres.
Marlene l'appelait le dimanche. Leurs conversations avaient changé depuis mars — moins brèves, moins pratiques, plus hésitantes. Elle lui posait des questions qu'elle ne lui avait pas posées depuis vingt ans : ce qu'il mangeait, s'il sortait, s'il voyait du monde. Lui demandait des nouvelles des enfants avec un intérêt nouveau, comme si, depuis que l'une des générations avait disparu, les autres avaient brusquement de la valeur.
Il n'avait pas toujours été attentif aux enfants de Marlene. Trop petits, trop bruyants, trop loin — il avait des raisons, comme on en a toujours. Les raisons n'étaient pas fausses. Elles n'étaient simplement pas suffisantes.
Le dimanche suivant, quand Marlene appela, il lui dit qu'il aimerait voir les enfants le week-end d'après. Un silence s'installa — un silence de surprise, pas de refus.
— Les deux ? demanda-t-elle.
— Si c'est possible.
— Ils seront contents.
Il ne savait pas si c'était vrai. Peut-être qu'ils l'étaient, peut-être qu'ils s'en moquaient. Ils avaient sept et neuf ans, l'âge où un grand-père est surtout quelqu'un qui sent la vieille maison et offre des pièces de monnaie. Il n'avait pas encore d'autre définition à leur proposer. Il pouvait en construire une.
Ce n'était pas grand-chose. Ce n'était pas le contraire non plus.
Le grenier était resté tel quel — les cartons contre le mur, la chaise pliante, la fenêtre mansardée. Helmut n'avait pas trié, n'avait pas jeté. Il remonterait peut-être. Il rouvrirait peut-être les cartons, finirait par ranger, donner, décider de ce qu'on fait des skis qu'on n'utilise plus et des valises dépareillées.
Ou pas. Certaines choses n'avaient pas besoin d'être résolues pour cesser d'être urgentes.
Ce qui était clair, c'est qu'Ingrid était morte en mars, que les buffets orange avaient disparu depuis trente ans dans une décharge quelconque, et que le seul endroit où il pouvait encore choisir quelque chose, c'était le dimanche suivant, avec deux enfants qu'il connaissait mal et qu'il connaîtrait peut-être mieux.
C'était peu. C'était ce qu'il avait.